Recensement, publié en 1852, de plusieurs textes indépendants parus auparavant en revue ou en librairie, Les Illuminés de Gérard de Nervel présente le portrait de quelques figures d'excentriques. Se plaçant sous les auspices de L'Eloge de la folie d'Erasme, Nerval propose avec ce recueil un ensemble de peintures vivantes et plus ou moins approfondies d'hommes qui se sont distingués par des idées ayant quelque rapport avec une conception inattendue du monde. "Le Roi de Bicêtre" met en scène la fascination nervalienne pour le double, au travers de Raoul Spifame, sosie du roi Henri II, qui de sa prison de Bicêtre imprima des édits stupéfiants favorables au peuple. "Histoire de l'abbé Bucquoy" tire du passé ce précurseur d'un certain socialisme, qui se battit contre l'autorité absolue du roi, et fut plusieurs fois enfermé et évadé. "Les Confidences de Nicolas", le récit le plus développé, s'intéresse à la vie tumultueuse de Nicolas Edmé Restif de la Bretonne, dont Nerval atténue les aspects les plus scandaleux pour se pencher essentiellement sur leurs points communs: l'amour pour une comédienne, les errances nocturnes, la confusion de la vie et du rêve, la ressemblance des femmes aimées... "Jacques Cazotte" montre un destin tout entier guidé par la fatalité et inspiré par des messages de l'au-delà, qui annoncent à Cazotte, dans la fameuse anecdote de La Harpe, les conséquences funestes de la Révolution. "Cagliostro" est une réécriture - presque un plagiat, mais ayant subi un gauchissement positif certain - des Mémoires authentiques pour servir à l'histoire de Cagliostro du marquis de Luchet. Nerval parvient à transformer un récit ridiculisant le mage en une scène dénuée de toute malveillance. Enfin "Quintus Aucler" cite de nombreux extraits de La Thréicie de Gabriel-André, dit Quintus Aucler, qui chercha à restaurer le culte païen.
L'illuminisme et une certaine idée du socialisme sont ainsi présents dans de nombreux passages du livre mais l'essentiel est ailleurs, dans la façon dont Nerval agence ces destins en lesquels il reconnaît certains traits de son propre parcours, au risque de croiser son double.
(Les Illuminés de Gérard de Nerval, 1852, éd. Gallimard, coll. Folio classique 848, 1976)