Ce récit de Nuno Judice est construit autour d'un point aveugle, un fait divers familial qui serait survenu un jour d'été au milieu du XIXe siècle à son arrière-grand-oncle, retrouvé assassiné dans la montagne. Découvert plusieurs semaines après sa disparition, dans un état de décomposition avancé, réduit à un simple squelette, ce cadavre est le catalyseur d'une étrange enquête, constituée exclusivement d'hypothèses s'enchaînant et se répondant, s'annulant et s'étoffant les unes les autres, et toutes inscrites au coeur d'une vaste réflexion culturelle. D'abord envisagé comme un assassinat politique - puisque la parution du Manifeste communiste de Marx et Engels, qui date de cette époque, lui donne une résonance particulière- le crime se double rapidement d'une intrigue amoureuse entre ce propriétaire vieillissant et quelque peu misanthrope et une toute jeune fille qui lui aurait été destinée. C'est à ce moment que le texte se voit accaparé par les figures féminines, jaillissant de la peinture (Le Titien, Wiertz, Tiepolo), de la littérature (Teixeira Gomes), de la musique (Schubert), de l'Histoire et qui, dans une ronde infinie, vont graviter autour de l'esprit du narrateur, le rappelant lui-même dans son passé et ressuscitant la figure de sa répétitrice de français. Mais cet étourdissement sentimental, qui tient parfois de l'envoûtement presque spectral, est lentement envahi par la mort, esthétisée puis concrétisée à travers le crâne supposé de l'aïeul. Une blessure suspecte repérée sur l'ossement entraîne alors le narrateur vers l'angoisse, sous-jacente au récit et là aussi sublimée artistiquement par la référence à Kierkegaard. L'éclair sourd du suicide zèbre le ciel et plonge la nature dans un silence effrayant. Le sentiment tragique de l'existence envahit la prose du narrateur et ne peut mener qu'au silence final, celui d'un cahier jeté à la mer et qui semble libérer définitivement, tel Prospero à la fin de La Tempête, le lecteur du charme où ces pages l'avaient plongé.
L'Ange de la tempête (O Anjo da Tempestade, 2005) de Nuno JUDICE, traduit du portugais par Cécile Lombard, éd. La Différence, coll. Littérature étrangère, 2006