Né Fabian Lloyd, plus connu sous le pseudonyme d'Arthur Cravan, poète et boxeur, rédacteur presque unique d'une revue qui, entre 1912 et 1915, bouleversa le paysage artistique de son temps, le narrateur du roman de Philippe Dagen est un insaisissable fantôme, d'autant plus qu'il disparut en 1918, vraisemblablement au large du Golfe du Mexique. Choisissant de le ressusciter et de lui faire rédiger ses mémoires, le critique d'art Philippe Dagen se plaît à rappeler les grands combats, physiques et artistiques, d'un homme qu'habitait un "umour" à la Vaché et qui devait annoncer Dada par son esprit de dérision. Ami de Fénéon, à qui l'auteur consacre de sympathiques pages, de Picabia, de Duchamp, Cravan aux multiples visages revisite les grandes figures de ce début de vingtième siècle, dégonfle les outres gonflées de vent (Delaunay, Laurencin, etc.) et raille les errements ridicules de la peinture pseudo-moderne. Cet homme de belle prestance connut également la gloire des rings de boxe, bâtissant une réputation qui devait le précéder dans plusieurs de ses nombreux voyages autour du globe. Mais quelle fut sa logique, quel ennui inspira chacun de ses mouvements, comme une infinie fuite en avant? Désireux d'échapper au piège de l'amour tendu par la poétesse Mina Loy, enceinte de lui, il disparut donc en 1918 et ne donna plus jamais signe de vie.

C'est là que l'imagination de Dagen décide d'entrer en lice et, moitié s'appuyant sur les traits connus du personnage, moitié se laissant aller à une sorte de fustigation du monde contemporain tel qu'il se décomposa par la suite, entraîne Cravan au-delà des limites temporelles de son existence supposée. L'idée n'était pas mauvaise, mais la réalisation n'est peut-être pas à la hauteur des espoirs. Ramenant l'insaisissable fantôme dans le champ désespérant de l'humaine contingence, Dagen émousse la puissance du personnage et le réduit à la figure d'un râleur de salon. Après avoir tant vilipendé la vanité des artistes de son temps et leur égocentrisme mesquin, Cravan se voit grimé en vieillard hanté par la nostalgie de sa réputation et soucieux de connaître les vestiges de sa gloire. L'homme en perpétuel mouvement commence à tourner en rond et revient tristement à sa Suisse originelle pour y finir de vieux jours esseulés, après la fulgurance d'un dernier amour placé sous les auspices de l'édition d'art.
Pourtant on ne peut nier que Dagen aime son héros et s'amuse à jeter, sous le masque de l'iconoclaste neveu d'Oscar Wilde, quelques vérités bien senties sur l'art et la réification des énergies autrefois vibrantes. C'est que le musée guette toutes les révoltes artistiques. Il est alors d'autant plus regrettable qu'on sorte de la lecture avec l'impression que Dagen vient de creuser le tombeau certes prestigieux mais morbide d'un homme imperceptible.

On consultera avec intérêt la biographie richement illustrée, et agrémentée du fac-similé de la revue Maintenant, disponible chez Jean-Michel Place et rédigée par Maria Lluïsa Borràs.

Arthur Cravan n'est pas mort noyé de Philippe Dagen, éd. Grasset, 2006