Dans Sort l'assassin, entre le spectre, son dernier ouvrage paru aux éditions Verticales, Pierre Senges, après avoir abordé les rivages de la mystification (notamment au travers de La Réfutation majeure), nous livre à l'hésitation, au doute et à l'effondrement du réel.

Une personne parle; monologue croit-on dans les premières pages. Il (puisque c'est un homme) nous apprend qu'il est ou a été Macbeth; il voyage autour de ce "ou" (une sorte de voyage autour de son crâne...) Pour savoir qui il est: un tyran ou bien un comédien qui s'est retiré des planches, celui qui parle va convoquer d'abord les choses, ensuite les êtres et enfin la mort (c'est toujours elle qui vient en dernier). Mais rien n'y fait. Ni les choses, ni les êtres, ni même la mort ne peuvent permettre de distinguer d'une manière certaine ce qui est réel de ce qui est imaginé, inventé, fabulé, mis en scène.

On apprend ainsi au passage ce doux parallèle de la toute puissance du tyran et de celui qui crée: droit de vie et de mort, diriger le monde et même sa propre disparition, modeler ce qui est ou n'est pas.

Mais celui qui est ou a été Macbeth ne parle pas seul. Il s'adresse directement à celui qui est en train de le lire. Son discours n'est pas vain. Au travers de ses propos, ce personnage nous invite à participer au combat contre le "trop de réalité". Il nous entraîne petit à petit (grâce à une voix qui s'insinue et qui sape progressivement les piliers de la raison) vers notre reflet dans un miroir. Chacun est ainsi convoqué finalement à oeuvrer avec cet abîme ouvert par la rencontre de ce spectre: qui, sinon moi, peut décider de ce qui est réel?


Dans ce texte, la langue de Pierre Senges se fait plus sobre. Comme si cette fois-ci il fallait atteindre une cible avec sa flèche. Un caractère (de ce qui se passe) plus décisif se dessine. On est vite soufflé puis pris dans le tourbillon de cette pensée qui montre une implacabilité et qui entre dans l'insaisissabilité, car comme le dit un des éléments du texte: "disparaître est vraiment le meilleur moment de la vie de fantôme".

Sort l'assassin, entre le spectre de Pierre SENGES, éd. Verticales, 2006