On découvre ici une autre facette de l'écriture d'Antonio Lobo Antunes, celle de la correspondance.
Toujours est-il que manier cet objet nécessite un peu de réflexion. Fait-il partie d'une biographie ou d'une bibliographie? La préface laisse entendre que ce sont les filles de Lobo Antunes qui sont à l'origine de ce livre: elles mettent en oeuvre des volontés testamentaires de leur mère.

Alors pourquoi le présenter au même rang que les romans? Rien ne l'en distingue de l'extérieur. Le contenu est lui-même une magnifique matière de roman: un médecin (qui veut devenir écrivain) parti à la guerre, séparé de sa jeune épouse, va prolonger et faire exister son lien amoureux au travers d'une liaison postale (le mot "liaison" prend ainsi tout son volume.)

Ce qui apparaît n'est pas tant l'horreur de la guerre (ce que pourrait faire croire le sous-titre "de ce vivre ici sur ce papier décrit") que cet affrontement avec l'écriture, la narration et la nécessité de conserver la littérature avec soi.

Le sous-titre final rend compte que le "vivre" est d'être au coeur de la littérature et non pas de la guerre. On songe alors que le titre est un peu maladroit, que l'exil (ainsi que l'exil intérieur) est plus important que la guerre; l'exil comme filigrane de l'écriture.

Toute écriture ne se fait-elle pas à distance? Distance des autres, distance de la raison, distance de l'époque, distance de soi ("Je est un autre")...

Cette étrange pierre dans l'édifice de l'oeuvre d'Antonio Lobo Antunes nous fait aussi penser que son dernier roman traduit, Bonsoir les choses d'ici-bas, comporte en lui comme un épuisement du verbe, comme l'annonce d'une charnière ou d'un fossé qu'est en train de franchir Lobo Antunes vers une nouvelle écriture ou vers un silence.

Carole...

Lettres de la guerre d'Antonio LOBO ANTUNES (D'este viver aqui neste papel descripto. Cartas de guerra, 2005), traduit du portugais par Carlos Batista, éd. Christian Bourgois, 2006