Auteur d'une trilogie (La Démangeaison, La Conversation et Horsita, éd. Sortilège et Grasset) qu'elle considérait elle-même comme une sorte de fondement à partir duquel avancer, Lorette Nobécourt a ensuite poursuivi une oeuvre chez Pauvert, avant de revenir cet automne aux éditions Grasset.

En nous la vie des morts est une sorte de livre dans le livre: un homme à l'étonnant prénom, Nortatem, après le suicide de son meilleur ami Fred, et le départ pour la France de sa meilleure amie Guita, décide d'emménager provisoirement dans une maison isolée du Vermont, où il a emporté deux textes sur lesquels Guita travaillait: Le Livre 7, d'origine hébraïque, au coeur duquel un fragment, le huitième, est composé uniquement de chiffres, et un roman publié en 2006, En nous la vie des morts, où Guita croit deviner une interprétation de ce même fragment secret. Eloigné de son environnement quotidien, aux prises avec des inconnus qui interfèrent plus ou moins fugitivement - et heureusement - avec sa vie, Nortatem se plonge dans sa lecture du roman et nous lisons, par-dessus son épaule, six chapitres présentant des personnages a priori sans liens, pris à des âges symboliques, la somme de leurs chiffres aboutissant à 7. Après chaque chapitre, la vie de Nortatem semble répondre à ce qui a été lu. Progressivement, le mystère entourant ce volontaire exil s'estompe, à mesure que Nortatem lui-même chemine dans la connaissance de soi et dans la compréhension de son origine, de sa présence au monde. Finalement apaisé, débarrassé de tout conflit avec lui-même et avec le monde extérieur, il peut clore le roman en élaborant le chapitre 7, consacré à son âge (34 ans), avant que le chapitre 8, intitulé 35 ans, ne vienne écarter définitivement le spectre du suicide qui hantait ces pages.

Livre mystique sans aucun doute, En nous la vie des morts n'aurait pu certainement exister sans cette nécessaire trilogie qui prenait le monde à bras le corps, dans un terrible combat qu'aucun des assaillants ne quittait indemne. Si la tonalité est à l'apaisement, au règlement des tensions, de nombreuses pages sont encore marquées par la virulence imprécative des débuts. Toutefois, le livre pose la question du cheminement littéraire de Lorette Nobécourt. Non pas tant pour des raisons de classification littéraire (s'agit-il d'un roman? d'un essai? d'un texte mystique?), que pour des raisons de cohérence: la densité charnelle des premiers textes, dont La Démangeaison constitue un emblème, cède désormais le pas à une intertextualité étouffante, qui fait des divers personnages des sortes de bouches à citations. Aphorismes, sentences, proverbes et apophtegmes phagocytent les existences et orientent irrésistiblement l'ouvrage vers le genre délicat du conte philosophique. Or, quel est encore l'intérêt des personnages, dès lors que leur existence est moins importante que l'idée qui les porte et qui en fait de simples "porte-paroles" sans épaisseur physique? Il n'est pas étonnant que jamais le lecteur n'accède au Livre 7, pure virtualité mathématique, autour duquel tourne Lorette Nobécourt, au risque d'y brûler ses ailes de romancière.

En nous la vie des morts de Lorette NOBECOURT, éd. Grasset, 2006