Poursuivant leur travail de réédition de la fameuse collection La Bibliothèque de Babel, autrefois dirigée par Jorge Luis Borges pour Franco Maria Ricci, les éditions du Panama publient le 4e volume, Les Amis des amis, recueil de trois nouvelles de Henry James (1843-1916).

"Les Amis des amis" ("The Friends of the Friends", initialement intitulé "The Way It Came" et publié en 1896) rapporte, de façon très réaliste et circonstanciée, l'impossible rencontre entre deux personnes, un homme et une femme, tous deux victimes dans leur passé d'une expérience similaire: l'apparition d'un parent, pourtant éloigné géographiquement, juste au moment de sa mort. Leur réseau commun d'amis se propose de les faire se rencontrer mais toujours des éléments imprévus l'interdisent. Les années passant, l'humour cède la place à l'agacement, puis à l'inquiétude. Peut-être vaut-il mieux que les choses restent ainsi... Mais la ténacité d'une femme, la narratrice, va finir par porter ses fruits: fiancée à l'homme en question, sur le point de se marier, elle convie les deux spirites chez elle... avant de décommander son fiancé, suite à une crise irraisonnée de jalousie. Encore que la déraison ne soit pas vraiment de mise, dès lors que la rencontre a finalement bien lieu, mais dans des circonstances toutes différentes, étant donné que la femme meurt dans la nuit. Subtilement, sans aucun effet de manche, sans jamais basculer dans la zone surnaturelle qui tuerait immédiatement l'énigme du texte, James nous donne à lire un magnifique récit sur l'amour et son mépris de toute barrière.

"Owen Wingrave" (1892) est un récit d'apparence lui aussi réaliste. Le jeune Owen Wingrave, descendant d'une famille qui s'est illustrée dans le métier des armes, est entretenu par sa tante, suite à la mort de ses parents, et s'est vu inscrire dans une académie militaire dirigée par Spencer Coyle. Mais cette carrière ne lui convient pas, il en fait part à son instructeur qui, désarçonné, décide de faire intervenir la tante et un camarade d'Owen, Lechmere. Tous se retrouvent finalement dans la belle demeure des Wingrave, Paramore, où résident l'aïeul, sir Philip, et la belle et excentrique Kate, sorte de parente pauvre de la famille. Face à la pression qui pèse sur ses épaules et aux attaques sournoises concernant sa lâcheté, Owen se voit contraint de commettre un acte de bravoure susceptible de faire taire définitivement les sarcasmes. Son attention, orientée par Kate, se tourne vers la pièce blanche, hantée depuis des lustres après la mort suspecte d'un ancêtre. Mais on ne joue pas impunément avec l'au-delà.

"La Vie privée" ("The Private Life", 1892) est un texte brillant et satirique. Un petit groupe d'habitués londoniens se retrouve en Suisse, à la montagne. Les conversations vont bon train, menées de main de maître par lord Mellifont, et généralement saturées d'esprit par l'écrivain Clare Vawdrey. Le narrateur et la belle actrice Blanche Adney vont découvrir, dans des circonstances différentes mais qui semblent se répondre mystérieusement, comment Clare est capable de maintenir une causerie constante tout en faisant avancer son oeuvre, tandis que lord Mellifont n'existe que par le regard des autres. Bref, Clare est un homme double alors que Mellifont en est à peine un entier! Sous le masque du fantastique pointe l'irrésistible satire des apparences et de la vacuité des mondanités.

Les Amis des amis (The Friends of the Friends, 1896) de Henry JAMES, traduit de l'anglais par Francine Achaz et André-Charles Cohen, éd. FMR, 1979; rééd. FMR/Panama, coll. La Bibliothèque de Babel, n°4, 2006