Les éditions Christian Bourgois ont l'excellente idée de republier, dans leur collection de semi-poche Titres, deux ouvrages de Copi, né Raul Damonte Botana. C'est l'occasion de replonger dans un univers unique, original, où poésie et trivialité s'entrechoquent sans vergogne pour, de leur rapprochement, faire jaillir des étincelles foudroyantes.

Eva Peron
, paru en 1969, est un huis clos présidentiel. La célèbre épouse du président argentin est condamnée à mort par un cancer. Toute la population attend dans le recueillement le départ de celle qu'elle a connue grâce aux média et qui a su attirer les classes sociales les plus humbles vers le péronisme. Mais la belle Evita de Copi est une tigresse sauvagement blessée et qui, devant l'approche de la mort, rugit de douleur et d'angoisse. Fascinée par sa propre image, qu'elle a tant travaillée, elle est obsédée par ses robes et ses bijoux, seuls vestiges de sa vigueur en ruines. Alors que l'étau se resserre et que tous semblent se lamenter sur sa triste maladie, Eva cherche à échapper aux griffes qui déjà l'éloignent des vivants.  Se méfiant de ses proches (sa mère n'est revenue de Monte Carlo que pour obtenir le numéro de son coffre-fort en Suisse), de son époux qui n'a à l'esprit que son rôle de président, d'Ibiza qui la soutient sans plus y croire, Evita ne trouve d'appui qu'en la personne de son infirmière, qui se voit remettre une robe et des bijoux de son idole. Mais la ressemblance est trop frappante pour ne pas impressionner Eva Peron elle-même. Puisque la foule réclame un corps, qu'elle s'empare de son double!

Une visite inopportune est la dernière pièce de Copi. Jouée peu de temps avant sa mort, elle met en scène un acteur dramatique âgé, atteint du sida, et qui vit depuis deux ans dans un hôpital parisien qu'il a transformé en boudoir et en loge. Se succèdent dans la chambre l'ami de longue date, Hubert, un jeune journaliste mystérieusement silencieux, Jean-Marc, une cantatrice déchaînée, Regina Morti, un professeur quelque peu apprenti sorcier, Jean-Luc Vertudeau et une infirmière très autoritaire, Marie-Jo Bongo. Tout ce petit monde s'agite frénétiquement autour d'un cadavre en devenir, d'un homosexuel qui ne veut pas descendre des planches et continue de vivre avec toute l'énergie du désespoir un rôle qu'il sent lui échapper. Gifles, coups de lampe et tirs de revolver retentissent mais tout cela sonne comme du théâtre et quand le rideau tombe sur deux morts allongés côte à côte, on s'attendrait encore à les voir se redresser en riant, tant la vie semble soudre irrépressiblement de cette comédie-farce.

Eva Peron (1969) et Une visite inopportune (1988) de Copi, éd. Christian Bourgois, coll. Titres, n° 27 et 28, 2006