Grand adepte de la contrefaçon littéraire, de la fumisterie élevée au rang d'art, l'écrivain mexicain Mario Bellatin nous offre, aux éditions Passage du Nord/Ouest, deux récits qui jouent avec les codes de la fiction et s'amusent à entraîner le lecteur dans une expérience limite, où narration, illustration, fiction et vérité se répondent en un étourdissant jeu de miroirs.

Jacob le mutant se présente comme un essai littéraire, une sorte d'enquête sur un roman soi-disant méconnu de l'écrivain autrichien Joseph Roth (1894-1939), intitulé La Frontière, du nom d'une taverne située en Galicie, terre d'origine de Roth, aux confins orientaux de l'empire austro-hongrois. Là, Jacob Pliniak exerce, semi-officiellement, la profession de rabbin, puisqu'il enseigne les Ecritures aux enfants, pendant que son épouse Julia tient, la nuit venue, la taverne en question. Régulièrement, Jacob fait passer la frontière à des groupes de juifs en fuite. Mais Julia l'abandonne brutalement, s'enfuyant avec le jeune Anselm, qui l'aidait dans son travail. Une coupure du manuscrit nous emmène alors à New York, où Jacob a réussi à s'échapper, contrairement à Joseph Roth, qui mourra dans la misère et la maladie à Paris, où ses propres errances l'avaient amené. Il y retrouve Julia, redevenue célibataire, mais désormais nantie d'une fille, Rosa. La vie reprend son cours sur la côte Ouest, où Jacob exerce à nouveau son enseignement, malgré la lente décroissance de la foi dans la communauté. Au cours d'une de ses ablutions dans le lac qui jouxte sa maison, Jacob subit la mutation annoncée par le titre et surgit des eaux sous une nouvelle identité: il est devenu Rosa Plinianson, sa propre fille adoptive, âgée de quatre-vingts ans... Dans la ville se développent des écoles de danse qui semblent avoir un effet désastreux sur la foi religieuse. Pour contrer cette invasion, un comité s'est créé, auquel appartient Rosa. Cette dernière se propose, paradoxalement, de fonder une école de danse où les adhérents élaboreraient un golem, capable d'enrayer l'invasion. Mais le texte demeure inachevé, se refermant sur une série de questions que l'introduction proposait déjà à la sagacité du lecteur.

Chiens héros, dont le titre a la même résonance de super-héros que le texte précédent, met en scène des personnages tout aussi étonnants. Un homme cloué dans un fauteuil roulant s'est consacré au dressage des bergers malinois. Il en possède trente, qu'il dirige au doigt et à l'oeil, secondé par un infirmier-dresseur, qui s'occupe autant des bêtes que de l'homme, contre lequel il est parfois amené à s'allonger afin de le soulager de ses douleurs à la jambe. Dans la maison résident également la mère et la soeur de l'homme immobile, sur lesquelles il fait circuler de peu aimables ragots. Il aurait autrefois été retiré à la garde de sa mère, internée dans un asile, et aurait rencontré un enfant qui se prétendait l'auteur d'un livre sur les chiens héros. Ce souvenir hante sa mémoire et occupe ses pensées. S'amusant à contraindre la maisonnée à subir ses caprices, il impose à l'infirmier un qui vive permanent, ce dernier se partageant entre son patient, les chiens, et les deux femmes qu'il aide à trier des sacs en matière plastique, seule source visible de revenus pour la famille. La visite d'un apprenti dresseur, venu observer la manière de travailler de l'infirme, aura des conséquences inattendues et révèlera nettement l'influence anormale de l'homme immobile sur ses chiens, mais aussi sur les êtres humains qui l'entourent. Texte inquiétant et étouffant, marqué au sceau de l'absurde, Chiens héros confirme une nouvelle fois la puissance imaginaire de Mario Bellatin.

Dans les deux récits, des vignettes illustrent l'histoire, la confortent ou la contredisent, l'anticipent ou la confirment a posteriori, dans un incessant mouvement de l'oeil et de l'esprit, caractéristique des oeuvres précédentes de Bellatin.

Jacob le mutant suivi de Chiens héros (Jacobo el mutante, Perros héroes, 2002-2003) de Mario BELLATIN, traduit de l'espagnol (Mexique) par André Babastou et Gabriel Iaculli, éd. Passage du Nord/Ouest, coll. Traductions contemporaines, 2006