Un professeur d'histoire géographie, âgé de 34 ans, constate la naissance d'une pensée nazie dans l'esprit de ses élèves, une classe d'adolescents dont seules les initiales des noms nous sont connues. Une phrase extraite d'une copie, sur un sujet portant sur la nécessité des colonies, entraîne la colère de cet homme pourtant calme: "Tous les nègres sont fourbes, lâches et fainéants." Sa réaction en classe, un rappel de l'humanité des nègres, lui vaudra l'intervention agressive d'un père d'élève, et un conseil prudent du directeur de l'école. Les temps ne sont plus à la clémence et à la solidarité. Désormais le ver est dans le fruit. Hésitant entre la prudence, qui le pousse à ne pas perdre son gagne-pain, et la curiosité presque expérimentale de voir jusqu'où ils pourront aller, ce professeur accepte de jouer le jeu de l'idéologie dominante. Loin de tout militantisme, de tout mot d'ordre, il n'est qu'un citoyen observant la progression de la gangrène brune.

Mais lorsque le camp pascal d'entraînement militaire, où il est chargé d'encadrer sa classe de garçons, avec l'aide d'un adjudant à la retraite, est le théâtre d'un brutal assassinat sur la personne du jeune N., il lui faut bien ouvrir les yeux et commencer à sonder sa propre responsabilité. L'habileté de Horvath est de n'avoir pas succombé à la tentation de l'abstraction: le professeur est effectivement coupable, une action de sa part a réellement mis le feu aux poudres. Plus précisément, c'est son silence autour de cette action, son incapacité à l'avouer en temps et en heure à Z., un des élèves, qui sera a priori la source de ce crime affreux. Un procès s'ensuit, au cours duquel s'affrontent accusé, témoins et avocats. Prenant conscience qu'il ne saurait continuer à vivre avec ce mensonge, le professeur avoue sa faute, sans la minimiser. Bouleversant alors toute la procédure, une jeune voleuse, sur qui tous les soupçons portaient, puisqu'elle permettait de dédouaner Z., fils de bonne famille qui s'accusait par amour pour elle, contredit son propre témoignage et révèle la présence d'une tierce personne. Un seul détail physique lui revient en mémoire pour décrire cet inconnu, mais il a une grande valeur aux oreilles du professeur: le criminel avait des yeux de poisson, des yeux froids et sans vie, signes des temps nouveaux qui s'annoncent en Allemagne.

Au mépris de son confort matériel, de sa réputation, mais en conformité avec ses nouvelles valeurs, le professeur, que ses élèves appelaient le "nègre" pour railler son humanisme, va tout faire pour faire éclater la vérité. Horvath offre à son roman une fin vertueuse, amenant le criminel dans un cul-de-sac et lavant la jeune fille de tout soupçon, mais il ne peut empêcher le départ du professeur pour l'Afrique, seule destination possible en attendant que l'Europe se débarrasse de cette folie contagieuse.

Jeunesse sans dieu (Jugend ohne Gott, 1938) de Ödön von Horvath, traduit de l'allemand par Rémy Lambrechts, éd. Christian Bourgois, coll. Titres, n°30, 2006

Retrouvez la critique du dernier roman de Ödön von Horvath, Un fils de notre temps (éd. Christian Bourgois, 1988; rééd. Gallimard, coll. L'Imaginaire 530, 2006) ICI.