Comment parler d'un livre-monde, un livre-univers, livre qui se révèle être une manière d'approcher le réel? Mantra fait partie de ces livres-là.

On y entre par le biais d'une histoire: un jeune garçon voit débarquer dans sa classe un autre garçon du nom de Martin Mantra (MM). Celui-ci met un pistolet, chargé d'une seule balle, sur sa tempe et propose aux autres enfants de faire la même chose. Seul le narrateur acceptera et Martin Mantra deviendra son obsession, une personnalité qui le dévore. Se superpose alors la ville de Mexico, d'où vient Martin Mantra.

Le texte est composé de trois partie: un récit sous forme de journal, un abécédaire, une nouvelle "post-apocalyptique" proche de la science-fiction.

Mantra est un livre en permanente transformation. C'est une véritable expérience. On craint même, une fois la dernière page tournée, que si on l'ouvre à nouveau, un autre texte se présente à nos yeux. Cette transformation du réel est liée à une maladie, une tumeur qui s'est logée dans la tête du narrateur et qui a pour singularité de s'attaquer à la mémoire. Les souvenirs sont alors à géométrie variable, sans jamais vraiment retrouver leur forme initiale. Pourtant quelques éléments viennent en guise de ponctuation récurrente: le catch mexicain, Martin Mantra, sa famille, Mexico, le sea-monkey, etc. Ce texte porte en lui la fusion du mobile et de l'immobile. La maladie n'est pas seulement un élément du texte, elle en est aussi une matière: une contamination se fait par la musique, la littérature, le cinéma, etc. tels qu'ils sont chers à Rodrigo Fresan. Un focus aléatoire, anarchique, crée des impressions: le flou et le net ne peuvent se dissoudre.

On peut dire que Mantra est une tentative de cartographie de la mémoire et de son impossibilité à la fixer. L'ombre de William Burroughs plane d'une manière vertigineuse. Rodrigo Fresan donne de nouvelles lettres de noblesse au cut-up sans en faire du réchauffé.

Il faut dire aussi que Mantra est un livre sur la mort. L'abécédaire est parcouru par la voix d'un mort. Il est issu de l'imagerie mexicaine et du sens de la mascarade (le masque est essentiel au texte comme aux catcheurs) liée à la danse avec la mort.

Mantra est une totalité insaisissable: à la fois en la vie, à la fois hors la vie.

Mantra (2001) de Rodrigo FRESAN, traduit de l'espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, éd. Passage du Nord/Ouest, coll. Traductions contemporaines, 2006