Tales of Unrest, "Histoires inquiètes", ou "Récits de l'intranquillité", dirions-nous, est le premier recueil de nouvelles publié par Joseph Conrad, en 1898, après une vie passée sur divers navires. Ayant quitté la mer en 1894 et édité son premier roman, La Folie Almayer, en 1895, Joseph Conrad est fraîchement marié (depuis 1896) lorsqu'il rédige la plus grande partie des récits rassemblés dans ce volume. L'inquiétude, qui donne son titre français à la traduction chez Gallimard, est effectivement le fil conducteur de l'ensemble de ses textes, où se dessine la première manière de Conrad, formé à l'école de la mer et des grands voyages. Sur cinq récits, trois sont en rapport direct avec les expéditions autrefois entreprises par Conrad dans les îles de l'archipel du sud-est asiatique (Malaisie, Java).

Dans "Karain: un souvenir", qui ouvre le volume, le personnage principal est le maître d'un domaine minuscule coincé entre la mer et la montagne, adulé par son peuple mais hanté par un souvenir entêtant, qui prend la forme d'un spectre lancé à ses trousses. Ayant réussi à le tenir en échec pendant plusieurs années grâce au soutien d'un magicien, il se tourne finalement vers un trio de Blancs lorsque son protecteur s'éteint. Flirtant avec le fantastique, qu'il oppose à l'incrédulité européenne, Conrad laisse planer l'incertitude jusqu'aux toutes dernières pages du texte. "Un avant-poste du progrès" est souvent comparé au chef-d'oeuvre de Conrad, Au coeur des ténèbres, tant les points communs sont nombreux entre les deux histoires. Deux individus ridicules, à la Bouvard et Pécuchet, se retrouvent isolés dans un comptoir lointain, où l'ennui guette constamment. La disparition soudaine de leurs employés, revendus à des trafiquants par un nègre de Sierra Leone contre des défenses d'ivoire, va accélérer la crise, qui culminera dans un duel mortel au sujet d'une sombre histoire de sucre, rationné dans l'attente du navire ravitailleur. Lorsque ce dernier arrive enfin, il est trop tard pour sauver l'un ou l'autre. "La Lagune", présenté par Conrad lui-même comme son tout premier écrit, est une veillée funèbre autour d'une jeune femme, vénérée par son époux, qui lui sacrifia autrefois son frère. Tandis que la nuit défile, le mari raconte à son meilleur ami les circonstances de ce sacrifice, qu'il expie par la disparition de Diamelen, son épouse adorée.

Les deux autres histoires nous rapprochent géographiquement. "Les Idiots" se déroule en Bretagne, où un couple de fermiers est confronté à une série de naissances qui n'engendrent que des imbéciles. Décidé à défier dieu, qu'il accuse de persécution ou d'inexistence, Jean-Pierre tente de forcer sa femme une dernière fois, mais l'angoisse de donner le jour à de nouveaux idiots entraîne Suzanne dans le crime. Presque folle, rejetée par sa mère engoncée dans sa dignité, elle bascule dans la nuit et la tempête. Quant à la nouvelle "Le Retour", adaptée librement au cinéma par Patrice Chéreau, elle dresse un constat sans appel sur la relation amoureuse, vue comme un leurre social édifié sur les ruines de l'amour. Quand Alvin Hervey comprend que le retour de sa femme, qui était prête à s'enfuir avec son amant, ne signifie pas pour autant la possibilité de vivre le retour du sentiment espéré dans sa jeunesse et oublié dans la quotidienneté, il s'enfuit sans retour. Multiples retours donc, improbables et désespérés, qui encerclent comme des miroirs des personnages pris au piège de la société londonienne et empêchent toute échappée.

Inquiétude (Tales of Unrest, 1898) de Joseph CONRAD, traduit de l'anglais par G. Jean-Aubry et révisé par Pierre Coustillas, éd. Gallimard, 1932, 1982; rééd. coll. Folio 1521, 1983, 2005