Les six textes publiés dans La Scène londonienne ont auparavant paru dans Good Housekeeping, en 1931-1932. Ils ont été rassemblés pour la première fois en 1975 et traduits en français en 1983 et 1984. Ils permettent de découvrir un autre aspect de l'écriture de Virginia Woolf (1882-1941), plus axé sur le journalisme, mais un journalisme intelligent et subtil, bien éloigné de la soupe indigeste que l'ont peut ingurgiter maintenant.

C'est à une promenade dans Londres que Virginia Woolf nous invite. Son regard aigu et tendre, sa sensibilité, son sens du détail significatif, son humour discret sont les compagnons fidèles d'une déambulation où la poésie et la réflexion ne sont jamais absentes. Le point de départ, les docks de Londres, est l'occasion d'une observation fascinée pour le mouvement incessant des navires et le déchargement de denrées et de produits exotiques. Le ballet des grues forme une peinture changeante où chaque objet trouve la place qui lui convient. L'utilitarisme du commerce a envahi cet espace autrefois sauvage, l'a domestiqué et soumis à la loi de fer du pratique. Même la langue anglaise, polie par l'usage commercial, a pris des rondeurs exactes et définitives.

Le périple se poursuit dans Oxford Street, vaste artère commerçante méprisée par la notabilité mais où le brassage des clients et des vendeurs offre un spectacle sans cesse renouvelé. La quête de l'opportunité habite chacun de ceux qui la traversent et les constructions qui la bordent rappellent à tous la nécessité du combat vital. Les palais élevés dans Oxford Street n'ont rien de la puissance pérenne d'autrefois; ils sont fragiles et menacent à tout instant de sombrer.

Virginia Woolf se balade ensuite dans les maisons des grands hommes, les Dickens, Carlyle, Johnson, Keats, et en tire d'admirables parallèles avec leurs oeuvres. Car les maisons ont une voix, et les grands hommes une caractéristique mystérieuse, celle d'imposer aux objets qui les entourent la marque de leur personnalité et de leur esprit.

"Abbayes et cathédrales" est une exploration des lieux de repos de la capitale anglaise, Saint-Paul en premier lieu, dont le dôme domine Londres, et l'abbaye de Westminster, la démocratie d'un côté, la noblesse de l'autre, mais les seuls véritables lieux de repos de Londres sont sans doute aux yeux de Woolf ces anciens cimetières reconvertis en jardins et en aires de jeux.

Une visite de la Chambre des Communes est l'occasion d'une caustique réflexion sur le décalage existant entre les statues des hommes illustres ayant forgé la nation et les futurs hommes illustres au travail à la Chambre, dont se dégagent tant de vulgarité et de prosaïsme. Comment passer de ce statut presque banal à cette statue si imposante. C'est là que travaille une force inconnue et mystérieuse, qui sépare la démocratie de l'aristocratie.

Le dernier texte, "Portrait d'une Londonienne", est certainement celui qui se rapproche le plus de la prose narrative de Woolf. Mrs Crowe habite la capitale comme elle habiterait un village où tout le monde se connaît. Sa réputation repose entièrement sur sa connaissance des ragots qui circulent dans la ville et qui lui donnent cette aura unique. Confortablement installée dans son salon de réception, elle attend les visiteurs, dont l'intimité avec l'hôtesse est finement graduée, afin d'engranger de nouvelles informations sur l'univers qu'elle contrôle. C'est dans le salon de Mrs Crowe que Londres prend toute sa richesse, toute sa saveur, et que les connexions se font réellement entre ses divers aspects. Aussi la mort de Mrs Crowe, aussi infime soit-elle au regard du monde et de Londres, n'en est-elle pas moins un bouleversement radical de la capitale. A l'image de cette phalène admirablement observée par Virginia Woolf et dont la mort touche à l'unique aussi bien qu'à l'universel.

La scène londonienne (The London Scene, 1931-1932) de Virginia WOOLF, traduit de l'anglais par Pierre Alien, éd. Christian Bourgois, 1983, 1984, rééd. coll. Titres, n°29, 2006