Le personnage de Faust a, littéralement, fait couler beaucoup d'encre. Lorsque le dramaturge et romancier Friedrich Maximilian von Klinger s'y intéresse, à la fin du XVIIIe siècle, incitant par la même occasion son contemporain Goethe à le suivre, il n'est plus évident de se montrer original. Pourtant ce membre du Sturm und Drang réussit l'exploit de nous présenter un Faust unique en son genre. Le confondant volontairement avec le banquier Fust, commanditaire de Gutenberg, il met en scène un homme épris de gloire et dévoré par ses ambitions. Devant le refus des magistrats de Mayence d'acheter sa Bible imprimée, il se tourne vers Satan qui lui envoie le démon Léviathan. Ce dernier ayant condamné sévèrement l'espèce humaine, Faust se propose de lui prouver que le coeur humain est pur et que la vertu existe. Liés désormais par un pacte, les deux êtres voyagent à travers l'Europe afin de sonder l'origine des actions humaines. Au grand dam de Faust, il faut bien constater que l'hypocrisie, le mensonge, la vénalité, la convoitise, le vice, la cruauté sont les moteurs des actions des hommes, et qu'à cela nul n'échappe, pas même Faust qui use parfois des facilités infernales pour obtenir satisfaction. Rappelé à l'ordre par une visitation onirique, Faust croit pouvoir inverser le cours de son destin, quand Léviathan lui expose, point par point, les conséquences désastreuses de chacune de ses interventions dans les évènements humains. Le Faust de Klinger n'échappe donc pas à l'échec inhérent à son projet, mais là où il transforme subtilement tout le dessein de l'oeuvre, c'est lorsque Faust se tourne vers sa création, l'imprimerie, croyant y trouver sa dernière source de gloire. Confirmant ses prévisions du début du livre, Satan aura beau jeu de lui démontrer la vanité de ses espoirs et le caractère inéluctable de ses tourments.

Composé en cinq livres, l'ouvrage de Klinger mêle de façon étonnante un descriptif sans appel de la perversion de la nature humaine, et un épilogue moraliste appelant à la tempérance du jugement, dès lors que les destinées humaines échappent à notre entendement. Sans avoir le ton sarcastique d'un Panizza et de son Concile d'amour, Klinger n'en soulève pas moins le voile opaque qui recouvre les actes les plus infimes et en masque la puanteur. Aucune autorité n'échappe à son regard, ce qui nous vaut quelques scènes savoureuse à Paris, Londres ou Rome, où les puissants de ce monde, et de l'autre, se roulent complaisamment dans la fange. L'épilogue aura beau faire, on n'en reste pas moins environné de relents soufrés qui ne se dissipent pas aisément.

La Vie de Faust, ses exploits et comment il fut précipité en enfer (Fausts Leben, Taten und Höllenfahrt, 1791) de Friedrich Maximilian von KLINGER, traduit de l'allemand par François Colson, éd. Grèges, coll. Lenz, 2005