Obnubilé par la comptabilité de ses pas au cours des divers déplacements qu'il a eu à faire dans sa vie, un homme décide de relater l'une de ses pérégrinations, de sa maison jusqu'à l'étude du notaire Strazzabosco, parce qu'elle a eu la particularité de donner le même nombre de pas à l'aller et au retour, à savoir les quinze-mille qui donnent son titre au récit. Désireux de faire partager à son lecteur son étonnement devant une similitude si exceptionnelle, le narrateur rapporte, dans un style mêlant les langues orale et écrite, les pensées qui ont occupé son esprit et la discussion qui s'ensuivit avec le notaire.

Marqué par le ressassement, le texte déroule les obsessions d'un homme élevé en même temps que son frère par une soeur plus âgée, suite au décès brutal de leurs parents. Alors que le narrateur semble plus enclin au pardon, le frère se révèle extrêmement aigri par la défection des siens, qu'il assimile à un abandon volontaire, et il reporte sur la soeur toute l'affection de son coeur, développant une possessivité maladive et une jalousie morbide, qui trouve à s'exprimer des années plus tard, lorsque sa soeur envisage d'épouser un médecin. Mais ce bouleversement familial n'est qu'un des motifs du livre. Le véritable objet est de nous faire pénétrer la singularité de ce frère, fasciné par le peintre Francis Bacon, à qui il est en train de consacrer un ouvrage de réflexion. Grand contempteur du monde moderne, il agonit d'injures la pauvreté intellectuelle et sensible de son époque et de ses contemporains, s'en prenant notamment avec virulence aux architectes. On sent monter lentement la tension d'un être que tout oppresse et qui ne peut accepter d'être abandonné par le dernier membre de sa famille. Le narrateur semble observer tout cela sans pouvoir agir et empêcher le drame, dont il ne pourra que dissimuler les conséquences, tout en approuvant constamment la lucidité sans appel de son frère. La disparition de ce dernier ainsi que de sa soeur l'entraîne à son tour sur l'ancien domaine de sa famille, lieu de séjours enfantins que son aînée se plaisait à raconter, sans parvenir jamais à convaincre ses frères de la réalité de ces épisodes. Il y découvre l'étonnante tour que son frère a inséré dans la demeure ancienne, qui rend concrètes ses réflexions sur l'architecture en même temps qu'elle fait éclater au grand jour l'abîme dans lequel son esprit a sombré. La discussion avec le notaire Strazzabosco permet au narrateur de tourner la page d'une époque, en lui accordant la jouissance des possessions familiales, et en le confrontant à un passé enfoui.

Il n'est pas anodin que le narrateur porte le nom de Thomas Boschiero, faisant de lui un double de l'écrivain autrichien Thomas Bernhard, dont Vitaliano Trevisan s'inspire, jusqu'à créer un sentiment troublant de gémellité littéraire. Ce roman n'est-il pas le pendant de cette tour dont les parois de verre offrent une vue presque solidifiée sur le passé familial, en permettant l'observation des pièces désertées de la demeure? Ainsi, Les quinze-mille pas offriraient en quelque sorte une promenade au coeur des terres bernhardiennes. Mais il ne faut pas négliger la présence de tout un corpus littéraire, révélé par les dernières pages, qui place Vitaliano Trevisan dans la catégorie des écrivains "sous influence": les noms de Cioran et Schopenhauer côtoient ceux de Beckett et de Maistre, esprits lucides aux yeux dessillés sur un monde hanté par le suicide.

Les quinze-mille pas (I quindicimila passi, 2002) de Vitaliano TREVISAN, traduit de l'italien par Jean-Luc Defromont, éd. Verdier, coll. Terra d'altri, 2006.