Vénus porte ce nom depuis son passage en hôpital psychiatrique : un de ses compagnons qui ne vit qu'avec un bréviaire de mythologie l'en a affublé et depuis, il est sa deuxième peau. Le testament de Vénus est la dernière trace de toute l'oeuvre de Vénus, oeuvre qui s'est déployée au travers de son corps (il devient une véritable horloge, dont le mécanisme est agité selon les cheminements précis et le nombre de pas qu'il fait), mais aussi par tous les procédés graphiques imaginables et l'écriture. Vénus va tour à tour connaître la prison, devenir mercenaire en Afrique, et enfin vivre en artiste général. Cette vie prendra pour début la rencontre avec le mouvementeur qui lui démontrera que ce qu'il appelle ses gribouillages sont des oeuvres, des oeuvres d'art. Vénus transformera le moulin de son grand-père en atelier, jusqu'à ce qu'un projet de lac artificiel vienne mettre fin à toute cette épopée et que le lac recouvre le moulin, la vie de son grand-père et les traces des tombes de certains de ses ascendants.

Il trouvera refuge dans une ancienne tannerie désaffectée, dans laquelle il poursuivra son oeuvre, mais l'écriture deviendra petit à petit le centre de toutes ses créations. En parallèle, il détruit d'une manière systématique et chronologique tout ce qu'il a fait en répertoriant chacune des destructions.

Le testament que l'on est en train de lire est donc envoyé au mouvementeur juste avant que Vénus ne rejoigne la vallée recouverte par les eaux, asséchée exceptionnellement pour en draguer le fond. Il s'y coulera de nouveau dans la planque qu'il avait depuis l'enfance en attendant d'être submergé lui aussi par ce lac.

Dans Le Testament de Vénus, Enzo Cormann retrace avec un style drolatique la vie d'un personnage dont on aimerait voir et lire les oeuvres. Ce style drolatique est empreint d'autodérision grâce à cette forme pseudo-administrative et l'auto-appellation de "soussigné" qui parfois prend des allures d'abîme aspirant.

Vénus fait partie de ces figures d'artistes sans oeuvres. Il fait aussi partie de ceux qui voyagent sur la lisière qui unit la folie et la puissance artistique. Il a comme des traits communs avec un Artaud ou avec un Genet.

Le Testament de Vénus d'Enzo CORMANN, éd. Gallimard, coll. Blanche, 2006