Ce recueil, publié en 1843 en langue originale, contient des oeuvres de la première période de Nikolaï Vassilievitch Gogol (1809-1852), avant que celui-ci, l'esprit obscurci par les fumées de la religion la plus stricte, ne décide d'éradiquer toute raillerie de ses écrits de jeunesse et ne fasse passer ses textes sous le rabot du plus plat moralisme. Les Nouvelles de Pétersbourg contiennent donc quelques-uns des récits les plus mordants de Gogol sur une ville qui allait provoquer, lorsqu'il la découvrit en 1829, une profonde déception. Fausseté, superficialité, artifice, font de cette ville bâtie ex nihilo sur les ordres de Pierre le Grand une grimace effrayante de la modernité russe. Gogol dira cette désillusion au travers de nouvelles qui donnent leur nom au recueil, Poviesti, sans que soit mentionné le nom de Pétersbourg, qui apparaîtra plus tard sous la main d'éditeurs désireux de souligner l'unité géographique et thématique du livre.

"Le Manteau" (1843) met en scène un de ses personnages médiocres dont la littérature russe a le secret, un copiste du nom de Bachmatchkine, que sa soumission et sa pauvreté offrent en pâture à la raillerie de ses collègues. A force d'économies et de privations, il parvient à se faire tailler un nouveau manteau, qu'on lui dérobe le soir-même. Humilié par un "personnage important" chez qui il espérait porter plainte, il rentre chez lui et, ayant pris froid en route, meurt peu après. Un inquiétant fantôme, voleur de manteaux, est bientôt signalé dans les rues de Pétersbourg. Le repos ne viendra qu'avec l'assouvissement d'une vengeance longtemps macérée...

"Le Journal d'un fou" (1833) relate la déchéance du conseiller titulaire Poprichtchine, secrètement amoureux de Sophie, fille de son supérieur, et qui croit entendre de la gueule du chien de la jeune fille les moqueries que celle-ci pense à son sujet. Mortifié par cette nouvelle, le pauvre héros bascule dans la folie et se croit bientôt le successeur de Ferdinand VII d'Espagne. Enfermé à l'asile, il poursuit un journal aux dates absurdes, triste reflet de son échappée hors de la raison...

"Le Nez" (1836) est certainement la nouvelle la plus célèbre de Gogol. Un matin le coiffeur Ivan Iakovlévitch découvre dans son pain le nez d'un de ses clients, l'assesseur de collège Kovaliov. L'organe s'exhibe en ville habillé en conseiller d'Etat, provoquant la colère de son propriétaire, qui cherche à attirer l'attention des autorités sur son cas, sans parvenir à convaincre personne. Cette course effrénée après un nez particulièrement autonome trouvera une issue heureuse aussi inexplicable que son commencement...

"La Perspective Nevsky" (1834), célèbre artère de Pétersbourg, est le théâtre d'un ballet incessant. Le peintre Piskariov y remarque une très belle jeune femme, qui se révèle malheureusement appartenir à la race des "belles de nuit". Désireux de l'arracher à une existence qu'il juge impure, il constate son impuissance et sombre dans l'opiomanie. Pendant ce temps, son ami le lieutenant Pirogov harcèle l'épouse du ferblantier Schiller et se voit chasser honteusement le jour où le mari le surprend dans ses inutiles tentatives de séduction.

"Le Portrait" (1842) est d'une tonalité fantastique qui le rapproche de certaines oeuvres d'Edgar Allan Poe. Un peintre talentueux, André Tchartkov, achète un tableau représentant un usurier juif aux yeux extraordinairement vivants. Au cours d'une nuit de cauchemar, il se retrouve en possession d'un rouleau de ducats auparavant caché dans le cadre. Une vie facile s'offre alors à lui et son talent s'avilit dans le portrait mondain. Dans un dernier sursaut il croit renouer avec la pureté de ses premières oeuvres mais échoue, ce qui le pousse à une fureur destructrice et l'amène aux portes de la folie. Le lecteur découvrira dans une deuxième partie dans quelles circonstances fut peint ce portrait maléfique, source de tous les maux de Tchartkov...

Nouvelles de Pétersbourg (Poviesti, 1843) de Nikolaï Vassilievitch GOGOL, traduit du russe par Boris de Schloezer et Déborah Lévy-Bertherat, éd. Flammarion, 1968; rééd. coll. GF 1018, 1998, 2002