Il n'est pas question, en quelques lignes, de résumer la vie de William Shakespeare (1564-1616), célèbre dramaturge anglais, homme énigmatique sur lequel circulent de nombreux récits, plus ou moins avérés, et que l'absence de documents historiques ne permet pas d'affirmer ou d'infirmer. Peter Ackroyd, né à Londres en 1949, ajoute sa pierre à un édifice déjà imposant. Il ne craint pas de la sous-titrer, sans modestie aucune, "LA biographie" et on serait bien en peine de vérifier cette allégation devant la masse impressionnante de textes ayant été consacré à cet auteur majeur du panthéon britannique. De même qu'il se qualifie d'amateur enthousiaste plutôt que spécialiste, nous n'hésiterons pas à nous définir un lecteur presque néophyte de Shakespeare. Si la biographie recèle des erreurs historiques ou littéraires, il nous est difficile de l'affirmer. Ce qui est par contre certain, c'est qu'elle offre un plaisir de lecture rarement atteint par ce genre d'ouvrages. Cela tient à la puissante faculté créatrice d'Ackroyd, qui n'est jamais si convaincant que lorsqu'il nous entraîne dans le tourbillon londonien, au coeur même de la capitale où se joue la réputation de Shakespeare. Auteur d'une "biographie" de référence sur Londres, Ackroyd connaît son sujet sur le bout des doigts et on le suit avec plaisir, sur les pas du dramaturge, dans les quartiers mal famés ou les théâtres en plein air, chez les imprimeurs et libraires ou dans le palais royal, tous lieux qui furent sources d'inspiration et de représentation.

Un autre point frappant de l'écriture d'Ackroyd, c'est une sorte de pragmatisme de bon aloi, qui fait pendant à celui de Shakespeare lui-même, constamment présenté comme un homme de théâtre dans la plus parfaite acception du terme, conscient des enjeux et des moyens de la scène, écrivant et retouchant sans cesse, en fonction des aléas de la représentation ou des acteurs présents autour de lui. Dans l'écheveau des nombreuses hypothèses courant sur la personne de Shakespeare, des plus intimes (était-il homosexuel, comme le laisseraient entendre certains des fameux sonnets qui lui conférèrent un statut enviable de poète? mourut-il papiste, défenseur de l'ancienne religion, dans laquelle il fut visiblement élevé?) aux plus professionnelles (était-il un regrettable plagiaire, comme l'accusait Ben Jonson? travailla-t-il en collaboration, au grand dam des fervents défenseurs du génie unique de Shakespeare? fut-il usurier, comble de l'infâmie pour notre société ultra mercantile et si scrupuleuse sur les questions d'argent?), Peter Ackroyd tranche intelligemment, écartant les solutions absurdes, en rupture avec les habitudes de l'époque, restituant ainsi à l'auteur une cohérence souvent mise à mal par les versions contradictoires ayant envahi les études shakespeariennes.

En quatre-vingt-onze chapitres, eux-mêmes répartis en neuf parties qui essaient d'articuler les grands moments de la vie de l'écrivain, Peter Ackroyd nous fait toucher du doigt l'énigme Shakespeare, sans la dénaturer, ni l'auréoler d'un voile de gloire opaque. Un homme, par-delà les siècles, continue de faire entendre sa voix, par l'écho amplifié et démultiplié de ses personnages, fragments brisés d'une pensée autrefois unie en un seul corps.

Shakespeare, la biographie (Shakespeare, The Biography, 2005) de Peter ACKROYD, traduit de l'anglais par Bernard Turle, éd. Philippe Rey, 2006