Publié pour la première fois en 1819, ce court récit de Ernst Theodor Amadeus HOFFMANN (1776-1822) est un bijou d'enchantement et d'humour. Dans la continuité de ses célèbres Contes, Hoffmann entraîne son lecteur dans un univers où l'imaginaire et le réaliste se répondent comme en un miroir. Longtemps considérée comme une oeuvre à clés, l'histoire de Zachée a certainement des implications plus profondes, qui touchent au devenir du romantisme allemand et à la perception qu'avait Hoffmann de son propre corps. Découvrons donc cet étrange personnage.

Au coeur d'une petite principauté idyllique, autrefois séjour enchanteur des fées, le nouveau prince Paphnutius a décidé d'imposer les Lumières et a banni tout acte magique, reléguant les êtres surnaturels à l'extérieur des frontières. Prévenue à temps de cet édit implacable, Rosabelverde a eu l'opportunité de se déguiser sous les traits de la chanoinesse von Rosenschön. Quelques années après, elle croise la route d'une malheureuse et de son enfant contrefait, le petit Zachée, sorte de radis fendu en deux, au visage indiscernable. Touchée de pitié, elle greffe sur le crâne de l'enfant trois cheveux magiques, sources d'un don précieux pour la triste mandragore: désormais, dans une assemblée, elle passera pour l'auteur de toutes les paroles ou actions brillantes de son entourage. Devenu adulte, Zachée, sous le nom de Cinabre, s'installe dans la ville universitaire de Kerepes, où tout lui réussit. Certains ont beau ne pas succomber au charme de la fée Rosabelverde, impossible de démasquer l'imposteur, persuadé lui-même de sa valeur. Cinabre devient conseiller intime du ministre des Affaires étrangères, dont il finit par prendre la place; il séduit la belle Candida Terpin, dont l'étudiant Balthasar est amoureux; il surpasse les meilleurs musiciens et chanteurs de la ville, alors que chacun de ses actes personnels ne fait que souligner sa médiocrité brouillonne.
Bref, il est un affront permanent à l'esprit et à la grâce. Une telle aberration ne peut continuer éternellement. Balthasar, aidé de ses compagnons Fabian et Pulcher, tente d'éclairer vainement ses concitoyens. Seule la magie, autrefois interdite, maintenant tolérée par le nouveau prince Barsanuph, que le surnaturel indiffère dès lors qu'il n'interfère pas avec son gouvernement, seule la magie, donc, peut rétablir un semblant de justice et réparer le mal qu'a causé Rosabelverde. Un mage, qui vit lui aussi caché sous l'identité moins inquiétante du savant Prosper Alpanus, va confronter sa puissance à celle de la fée. Mais le happy end de ce conte a des relents acides qui soulignent le jugement sans appel de Hoffmann sur son époque et la perte irrémédiable des idéaux du romantisme. La satisfaction matérielle et le confort bourgeois, mâtinés de fantaisie doucereuse, sont les déplorables pépites d'un monde livré aux philistins. Le cinabre, substance chimique employée en alchimie et associée au feu, n'aura pas permis d'atteindre la pierre philosophale, mais il aura au moins, par sa laideur insupportable, servi de révélateur des médiocrités moins visibles des autres.

Le Petit Zachée, surnommé Cinabre (Klein Zaches, genannt Zinnober, 1819) de Ernst Theodor Amadeus HOFFMANN, traduit de l'allemand par Madeleine Laval, éd. Phébus, 1980; rééd. coll. Libretto 237, 2006