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La vie de Bonaventure des Périers est suffisamment mal connue pour que ses dates de naissance et de mort soient incertaines. Il n'en est pas moins l'un des auteurs majeurs de son époque, et Charles Nodier, dans un article célèbre de 1839, n'hésite pas à le placer aux côtés de François Rabelais et Clément Marot, "trois grands esprits, écrit-il, auxquels les âges anciens et modernes de la littérature n'ont presque rien à opposer." On en prendra pleinement conscience avec cette édition du Cymbalum Mundi (disponible dans sa langue d'origine sur le site de Gallica), méticuleusement documentée par Laurent Calvié, qui ne s'est pas contenté de transcrire en français moderne un texte dont le sel aurait risqué d'être réservé à quelques savants, mais qui l'a également annoté et enrichi d'un dictionnaire fort judicieux. Sans être savante, l'érudition de Laurent Calvié rétablit les connaissances nécessaires à l'appréhension d'un texte tout entier empli de figures mythologiques et propose les clés des diverses interprétations qui se sont succédé autour de ce petit livre.

L'ouvrage se présente sous la forme de quatre dialogues, qui mettent en scène un Mercure venu sur terre pour régler quelques affaires divines et qui se fait voler le Livre des Destinées que lui avait confié Jupiter, afin qu'il le fasse relier. Après avoir été sottement détroussé, Mercure discute longuement avec plusieurs savants et philosophes occupés à chercher, dans le sable d'une arène, les fragments microscopiques de la Pierre philosophale, que Mercure y aurait dispersé. Travesti en vieillard, le messager des dieux raille la crédulité humaine et l'orgueil des savants. Plus tard, il apprend de la bouche de Cupidon que les deux énergumènes qui lui ont dérobé le livre s'en servent pour prédire l'avenir. Par amusement, il rend la parole à un cheval et se réjouit d'entendre ce récit enfler dans la ville. Enfin, un dernier dialogue oppose deux chiens ayant autrefois appartenu à la meute d'Actéon, et ayant reçu le don de parole après lui avoir dévoré la langue.

Par-delà la jubilation des dialogues et l'humour du texte, on devine un plaisir du langage en liberté, un "tintamarre du monde" savoureusement amplifié par l'auteur. Mais la carrière de cet opuscule devait se révéler particulièrement contrariée. Immédiatement interdit à sa parution en 1537, l'ouvrage connaît ensuite des éditions éphémères, contradictoires, imparfaites ou maladroites, qui ne font que recouvrir un peu plus l'original devenu introuvable. Presque unanimement condamné, le Cymbalum Mundi est qualifié de "détestable" et lu dans une perspective majoritairement impie. Le goût de l'anagramme, la perverse simplicité du propos, le caractère symbolique de plusieurs épisodes, la satire des croyances et des superstitions obligent le lecteur à l'interprétation, dressant les commentateurs les uns contre les autres. Subtilement, l'oeuvre s'échappe comme un poisson des mains de qui voudrait la saisir trop étroitement. Elle illustre la puissance effective de son titre, créant ex nihilo un imbroglio langagier intarissable.

A ce tintamarre, Laurent Calvié ne veut pas prendre part. Il lui importe de restituer à un lecteur moderne, dont la langue est maintenant bien éloignée des beautés du début du XVIe siècle, un texte débarrassé de ses scories analytiques, mais non dépourvu de la richesse de ses lectures successives. En clôture, il propose la notice littéraire rédigée par Charles Nodier, l'un de ceux qui contribua durablement à ranimer la flamme d'un auteur trop peu connu. Il ne reste plus au lecteur curieux qu'à aller y voir lui-même et s'étourdir entre les cymbales tonitruantes que Bonaventure des Périers déclencha il y a 470 ans.

Cymbalum Mundi de Bonaventure des Périers, édition établie par Laurent Calvié, éd. Anacharsis, 2002