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Il faut avoir lu ne serait-ce qu'une oeuvre romanesque de Georges Ribemont-Dessaignes (nom de code: GRD), dadaïste notoire (1884-1974), pour comprendre le plaisir que j'ai éprouvé en découvrant l'édition de ces douze nouvelles inédites en volume. Gilles Losseroy, postfacier de Céleste Ugolin (éd. Allia, 1993), présente avec précision ces textes écrits entre 1924 et 1947 et publiés pour la plupart d'entre eux dans des journaux et revues de l'époque. Une préface rappelle l'importance de GRD dans le paysage artistique de son temps et la multiplicité de ses dons, lui qui toucha avec bonheur à la peinture, au dessin, à la musique, à la littérature (romans, nouvelles, poèmes, pièces de théâtre, essais et manifestes, critiques d'art, romans-feuilletons, etc.), dadaïste avant l'heure, et même après l'heure, conservant cependant une indépendance d'esprit admirable, soutien actif du mouvement du "Grand jeu" et rare contributeur, peut-être à son corps défendant, d'un art du roman véritablement surréaliste. On ne saurait résumer ici toutes les casquettes endossées avec bonheur par GRD et on renverra simplement à la lecture des oeuvres disponibles, notamment chez Allia.

Que nous réservaient donc ces douze nouvelles? Disons-le sans détour: un immense plaisir de lecture. On retrouve là, pour ceux qui en connaissent déjà l'amertume et la profondeur, tous les thèmes de l'univers de GRD, depuis la vision sans aménité sur l'homme, outre gonflée d'appétits voraces, jusqu'à la fascination pour la verticalité, les hauteurs, l'appel des cimes, en passant par la vanité de l'amour et l'étrangeté du double. Alliant de façon étonnante le grain très caractéristique des récits du début du vingtième siècle avec la radicalité atemporelle du pamphlétaire et du moraliste, GRD se livre à un jeu de massacre dont il a le secret et l'antidote. Car aussi implacable que soit le jugement qu'il porte sur les utopies naïves de l'homme, GRD ne se départ pas d'un humour et d'une poésie qu'il parvient à lier presque amoureusement. Et les figures qu'il met cruellement en scène, comme sorties du bestiaire de Jouhandeau, sont cependant traversées d'un éclat poétique qui rappelle les meilleures pages de Georges Limbour. Mais GRD n'est finalement que lui-même et n'a nul besoin d'être situé au carrefour de chemins qui ne sont pas les siens. Longtemps après que les pages en ont été tournées, les nouvelles ici rassemblées continuent d'agiter leur ronde infernale et sarcastique, dans un mouvement de balancier du "oui" au "non" qu'effectuerait la tête pesante et vide d'un oiseau de bois articulé.

Lisez Georges Ribemont-Dessaignes, que diable!

La Divine Bouchère de Georges RIBEMONT-DESSAIGNES, édition de Gilles Losseroy, éd. du Castor astral, coll. Les Inattendus, 2006