Constitué de trois textes ("Histoires sanglantes", paru en 1932, "La Victime" et "Dans les années profondes", en 1935) qui ont été rassemblés en 1961 au Mercure de France, La Scène capitale est le dernier roman de Pierre Jean Jouve (1887-1976), rendu célèbre par son oeuvre poétique.

Les Histoires sanglantes évoquent, à travers de courtes saynètes ou des récits un peu plus longs, des tourments liés généralement au désir amoureux et à la duplicité féminine. Sur un mode brillant, parfois drolatique, d'autres fois plus cruel, Jouve s'amuse des codes du marivaudage et du boulevard, entraînant son lecteur vers l'enfance d'Ernest, sorte de double de l'auteur, et la découverte de la passion charnelle. La présence du sang, signalée par le titre, n'est pas systématiquement concrète; elle peut intervenir de façon symbolique ou imagée. Et on se surprend à sourire devant les minauderies de la femme et les jalousies masculines, parodies d'une parade qui n'a rien de nuptial et s'achève le plus souvent sur un fiasco.

Cet échec prend, dans La Victime, une tout autre dimension. Ce long récit, divisé en trois journées, a été inspiré à Jouve par une anecdote de Martin Luther, qu'il cite en exergue. Jouant des codes du roman frénétique et de l'atmosphère germanique, Jouve met en scène deux étudiants antithétiques: le sensuel Waldemar s'est violemment épris de la fille d'un Conseiller Vénérable, Dorothée, et son ami Simonin, longue figure ascétique mais versé dans les arcanes du Mal, lui vient en aide. Malheureusement la rencontre tourne court, dans le sens où Waldemar s'enfuit avec la jeune fille dans une chambre. Au cours de l'acte charnel, Dorothée succombe, et dans le but d'éviter le scandale, Simonin requiert la puissance d'un démon, qui s'introduit dans le corps de la jeune fille et le mue par-delà la mort. Conscient du mutisme inexplicable de sa fille, le Conseiller Horus fait intervenir un trio d'exorciseurs qui parvient à chasser le démon, provoquant l'écroulement et la décomposition accélérée de Dorothée. Entre-temps, Waldemar et Simonin ont été châtiés par l'association des Francs-Juges, chargés de faire respecter une morale rigoureuse.

Le dernier écrit, Dans les années profondes, d'après une phrase de Baudelaire, pourrait donner l'impression d'une rupture avec ce qui précède, mais Jouve lui-même, dans son Journal sans date intitulé En miroir (éd. Mercure de France, 1954), insiste sur la similitude des deux textes qui "présentent le même thème dans deux différents systèmes, deux atmosphères et deux écritures." Cette fois, c'est un très jeune homme, Léonide, qui élabore lentement une relation amoureuse avec une femme plus âgée que lui, la belle Hélène de Sannis, mariée à un colonel souvent absent pour cause de manoeuvres militaires. Tandis que le désir va crescendo, stimulé par les inventions érotiques de Léonide, que son amitié avec le libertin Pauliet encourage, la mort commence de tisser son ouvrage. Elle emporte d'abord le tuberculeux Pauliet et s'abat ensuite sur Hélène, lors de la deuxième nuit d'amour des amants. Brutalement arraché à l'objet exclusif de sa passion, d'autant plus violente qu'elle est la première de sa vie, Léonide croit un instant vaciller mais une force subtile s'insinue dans son être et lui fait percevoir la toute puissance de la création poétique, comme moyen d'entretenir éternellement la beauté et l'amour d'Hélène. Cette foi dans la toute puissance du verbe est l'un des fondements de nombreuses oeuvres de Jouve, notamment ses romans comme Le Monde désert ou Paulina 1880 (respectivement 1927 et 1925, tous deux disponibles aux éditions Gallimard, L'Imaginaire et Folio).

Architecture subtile menant de la frivolité des amours mondains à la sauvagerie sensuelle de l'amour morbide, en passant par les errances infernales de la chair, La Scène capitale clôt définitivement le champ d'expérimentation de la prose envisagée comme sur-réalité.

La Scène capitale (1935-1961) de Pierre Jean JOUVE, éd. Gallimard, coll. L'Imaginaire 104, 1982