Ce récit de l'écrivain Borislav Pekic (1930-1992) s'ouvre sur un silence, celui de l'Histoire qui ne s'intéresse jamais qu'aux grandes figures, celles qu'on trouve à la proue des évènements et dont la stature finit par occulter tous les anonymes alentours. Le héros - malgré lui - de ce texte très court est un greffier, nommé Jean-Louis Popier, à qui l'auteur va offrir de tenir enfin la place qui lui revient dans l'histoire de la Révolution française, et plus spécifiquement durant cette période hautement troublée de la Terreur, alors que la guillotine propose ses services rapides et efficaces à un Comité de Salut Public avide d'éliminer tous les ennemis de la République. Au coeur de l'agitation qui parcourt une scène politique sur laquelle circulent Robespierre, Saint-Just, Couthon ou Fouquier-Tinville, s'élabore un espace comme abstrait du temps et de l'effervescence. Dans les bureaux obscurs du Tribunal révolutionnaire, trois commis aux écritures enregistrent les décisions des jurés et transforment les sentences de mort en réalité physique. Popier est un de ces trois greffiers, et on sait depuis Herman Melville et son héros Bartleby combien ce type d'individu peut contenir de révolte souterraine.

Un beau jour où il est train de déjeuner d'un maigre sandwich, Popier entend qu'on annonce l'arrivée de l'Incorruptible. Il range prestement son dîner dans sa poche après l'avoir enveloppé d'un papier pris au hasard sur sa table. Il vient de soustraire, sans le vouloir, la fileuse Germaine Chutier à la mort. Et puisque dans le climat de suspicion généralisée il lui est impossible de replacer le document sans risquer d'attirer sur sa tête la possibilité qu'elle lui soit violemment retirée, Popier avale le compromettant formulaire. Dès lors, chaque journée sera rythmée par la dévoration d'une mort, choisie selon différents critères parmi les charretées qu'on envoie quotidiennement place de la Révolution. Là se dresse la magistrale invention capable de soutenir le rythme endiablé des exécutions nécessaires à la sûreté de l'état.

Mais le rôle de Parque ne s'improvise pas et il est bien délicat de vouloir suspendre les ciseaux de l'implacable Atropos. Popier s'interroge longuement sur les conditions de son jugement: qui sauver? pourquoi? à quel risque? D'autant que les apparences sont parfois trompeuses, que l'acte d'accusation relève souvent de la calomnie, que le hasard peut recouvrir une injustice, que la réflexion n'est pas exempte d'erreurs, etc. On l'aura compris, les nuits de Popier sont agitées: le remords taraude son esprit et mine ses convictions fragiles. Toutefois, face à l'emballement de la machine à tuer, aucune tergiversation n'est permise. Et vaille que vaille Popier continue son travail d'absorption, au mépris de sa santé que l'encre et le papier commencent de dérégler.

Borislav Pekic nous offre un passionnant document, tout à la fois historique et imaginaire, autour d'une période bien sombre de l'Histoire de France, dont l'intensité permet de mettre en relief le questionnement sur la culpabilité et le pardon ainsi que les critères du jugement. Mais c'est aussi une fable savoureuse sur le souffle de l'imagination dans ses rapports à l'histoire. Popier n'aurait-il pas existé et viendrait-il grossir artificiellement la cohorte des anonymes dévorés par la Révolution, que son existence n'en serait pas moins tout aussi légitime que celle de Robespierre, à qui Pekic nous dit qu'il ressemblait tant. Car l'essentiel ici est de donner à entendre la vérité embaumée dans les pages stériles du document historique. Et cette vérité passée sous silence, seule l'imagination est en mesure de la faire sourdre du corps desséché de l'archive.

L'Homme qui mangeait la mort (Covek koji je jeo smrt, 1988), traduit du serbo-croate par Mireille Robin, éd. Agone, coll. Marginales, 2005