Figure majeure du groupe surréaliste pragois, qu'il a contribué à fonder avec les peintres Jindrich Styrsky et Toyen, Vitezslav Nezval (1900-1958) publie Valerie a tyden divu en 1935 et place ce récit fantastico-érotique dans la droite ligne du roman "noir" ou "gothique" initiée par Le Château d'Otrante d'Horace Walpole.

L'héroïne, Valérie, a tous les attraits de la jeunesse - elle est âgée de dix-sept ans - et sa beauté est un don de famille. Née d'une union illégitime entre sa mère et un évêque célèbre, restée orpheline dans des circonstances inconnues, elle vit désormais auprès de sa grand-mère dans une ferme cossue. Mais une nuit de pleine lune, l'apparition de deux étrangers va bouleverser l'équilibre précaire de son univers. Un jeune homme, Orlik, et son oncle, qu'il appelle le Connétable, s'introduisent dans le poulailler et y massacrent plusieurs volailles, le plus âgé des deux hommes ayant besoin de s'abreuver de leur sang pour survivre. Car le Connétable est vieux de plus d'un siècle et a autrefois été l'amant d'Elsa, la grand-mère de Valérie. Aussitôt un voile surnaturel s'abat sur la petite ville et la noirceur des âmes remonte comme une eau sale des égoûts du coeur humain. Soucieuse de retrouver sa jeunesse perdue, Elsa est prête à tous les sacrifices et à tous les crimes, fût-ce aux dépens de Valérie, tandis que le Connétable, au visage de putois, essaie d'assouvir ses pulsions sexuelles sur la petite-fille de son ancienne maîtresse. Chausse-trapes, souterrains, missionnaires pervers, cercueils étouffants, catalepsies et résurrections, boucles d'oreilles magiques et nuages d'invisibilité, flagellations lascives et tentatives de viols, sorcellerie et malédiction, métamorphose et travestissement, tous les ingrédients du roman gothique sont ici rassemblés et distribués au cours d'une semaine littéralement merveilleuse. Vierge au coeur pur et à la bonté presque naïve, Valérie est à la recherche d'un père dont l'image ne cesse de se brouiller en fonction des appétits de ceux qui l'entourent. Sa candeur lui sert d'armure et l'aide à affronter de nouvelles épreuves qu'un simple sommeil semble dissiper comme un charme. Orlik, de son côté, tente par tous les moyens de protéger la jeune fille d'elle-même et oscille entre les figures de preux chevalier, d'amant et de frère de coeur.

Nezval s'amuse bien sûr avec tout cet attirail du roman noir, qu'il insère dans une histoire dont la modernité transparait sous les oripeaux du cliché. Cette jeunesse qu'avidement Elsa recherche, Valérie en est la plus pure incarnation. Les apparences qui constituaient le monde autour d'elle commencent de se fissurer et laissent sourdre un univers bien plus complexe qu'elle ne le croyait. Les liens familiaux qui lui assignaient une place précise dans la vie se délitent et se ressoudent selon une trame insoupçonnée. L'expérience l'enivre et son enthousiasme s'explique par le simple plaisir que lui procurent une série d'évènements qui viennent rompre la monotonie quotidienne. Le conte de fées prend des tournures de récit érotique faussement ingénu et révèle à Valérie le plaisir trouble de la nudité, quand tous les faux vertueux qui l'entourent sont contraints de masquer leur répugnants agissements sous le fard de la religion ou de la morale.

Porté par une langue simplement poétique, ce texte a la vertu des histoires d'enfance, de celles qui s'amusaient à bouleverser les règles du jeu pour mieux nous laisser, pantelants, dans un univers à la magie retrouvée.



Valérie ou la semaine des merveilles (Valerie a tyden divu, 1935) de Vitezslav NEZVAL, traduit du tchèque par Milena Braud et Jean Rousselot, éd. Robert Laffont, 1984; rééd. coll. Pavillons poche, 2007