Dans un jardin clos de hauts murs est assise une jeune fille. Elle constitue la touche finale d'un ordonnancement amoureux, au sein d'une nature qu'elle rehausse de sa beauté et à laquelle elle donne tout son sens. L'écrin n'a d'utilité que pour la mettre en valeur et elle-même est à son apogée en ce lieu idéal. En ce sens, son prénom est évident: elle est Equilibre.

Dans sa maison désertée des bords de Marne, un homme âgé de soixante ans observe ce jardin maintenant abandonné par celle qui en faisait tout le charme. Après cinq ans d'un mariage heureux malgré leur différence d'âge, Equilibre l'a quitté. Installé dans la maison comme en un théâtre, l'homme a longtemps contemplé celle qui l'a définitivement charmé, l'arrachant à un célibat qui le satisfaisait et où chaque conquête n'était que de passage. Il a été, tardivement mais solidement, surpris par l'amour. En ce sens, son prénom aussi est évident: Soudain.

Aucune muraille, aucune forêt de ronces, aucun sortilège, aucune promesse, on le sait depuis les contes, ne saurait protéger complètement l'amour du monde extérieur. Retirés en leur maison, fortifiés par les murs qui ceignent le bel hortus conclusus, les amants ont laissé entrer un loup dans la bergerie. Il n'est certes pas de la catégorie des amateurs de chair fraîche, et sa découverte de la passion est l'aboutissement lent et subtil de complexes engrenages. Mais il est celui par qui le drame arrive, avec son cortège de trivialités et de mystères. En ce sens, son nom n'a pas de quoi nous surprendre: Saint-Polar.

Sur cette intrigue presque banale du triangle amoureux, entre les deux époux et l'amant, Undine Gruenter construit un ouvrage qui se rattache à la tradition ancestrale des troubadours mais qui n'en est pas moins d'une grande originalité. L'essentiel n'est pas tant dans les délicates variations de sentiments qui se font jour entre les trois protagonistes, mais dans la manière qu'a Soudain d'interroger l'amour et les questions afférentes. La virginité, la fidélité, la passion, les promesses éternelles, toutes ces questions sont brassées par un narrateur réfugié en sa tour d'amour, d'où il observe le jardin clos, à la fois déserté et empli. Car "que serait celui qui aime sans son imagination?" Roman cérébral à la manière d'un Remy de Gourmont, Le Jardin clos est une explosion philosophique et esthétique sur l'amour, le bonheur et le souvenir.

Mais un triangle n'ayant de perfection que transitoire, un quatrième personnage sort de la coulisse et, présent depuis le début, infléchit l'histoire dans une direction insoupçonnée. Figure de la domesticité aspirant à côtoyer les maîtres, désireuse de connaître les mêmes sentiments avec autant de raffinement, elle semble manoeuvrer à l'image de ces libertins des Liaisons dangereuses, bien que son action soit plutôt de cacher les lettres que d'en envoyer. Une dernière fois, son identité est explicite: Mme Tourmel.

Alors, Undine Gruenter nous aurait-elle gratifiés d'un roman canonique, d'une sorte de vaudeville amoureux aux chassés-croisés pseudo-drolatiques? Il serait bien naïf de notre part de croire à la permanence des définitions et des évidences. Ce jardin clos à la française recèle des trouées inattendues que je vous invite à explorer sans tarder.

Le Jardin clos (Der verschlossene Garten, 2004) d'Undine GRUENTER, traduit de l'allemand par Marielle Roffi, éd. Quidam, 2007