Publié en 2006 sous le titre The Open Curtain, ce roman de Brian Evenson fait suite à un recueil de nouvelles, Contagion, paru chez le même éditeur.

Ancien membre de l'église mormone, Evenson met ici en scène Rudd Theurer, lycéen élevé par une mère autoritaire et croyante, qui découvre dans les papiers de son père, récemment suicidé, un échange de lettres lui laissant croire à l'existence d'un demi-frère, Lael Korth, qu'il s'empresse de rencontrer et avec lequel un lien assez lâche s'installe. Parallèlement à cette nouvelle famille qu'il se crée, Rudd apprend par des recherches scolaires les circonstances d'un meurtre ayant autrefois défrayé la chronique, et dont le principal suspect était William Hooper Young, petit-fils d'un des premiers chefs de l'église mormone. Progressivement fasciné puis hanté par cette figure et les modalités du meurtre, inspiré par un rituel mormon appelé la doctrine de l'expiation par le sang, Rudd bascule lentement dans un état de semi-conscience, dont il se réveille par à-coups incapable de savoir ce qui s'est passé. Ces zébrures temporelles se multiplient et culminent une nuit durant laquelle il approche avec Lael d'une famille de campeurs qu'on retrouve morts le lendemain, leur corps placé selon une macabre scénographie.

Le corps ensanglanté de Rudd est disposé à leurs côtés, encore vivant. La fille des trois victimes, Lyndi, s'intéresse à cet inconnu dont elle espère apprendre la vérité sur les circonstances du drame. Mais lorsqu'il sort enfin du coma, Rudd ne se souvient de rien. Une amitié amoureuse commence à se développer entre les deux jeunes gens. Rudd s'installe chez Lyndi mais son comportement incohérent inquiète la jeune fille. Après une tentative de suicide contrecarrée par Lyndi, Rudd demande sa main. La cérémonie de mariage, conformément au rituel mormon, est hautement symbolique, jouant avec un système de dévoilement qui donne son titre original au roman. Mais c'est au cours de cette union que Lyndi comprend que Rudd en sait plus qu'il n'est capable d'en dire, et que le rôle qu'il lui fait jouer dans le théâtre de son esprit n'est pas celui d'une épouse.

La troisième partie du livre est certainement la plus impressionnante, tant du point de vue de l'intrigue que de la construction langagière. Brian Evenson parvient à simuler par les mots le patinage du réel dans l'esprit désormais obscurci de Rudd et le chevauchement inexorable de strates temporelles et géographiques contradictoires. Rudd devient, littéralement, Hooper et sa perception est constamment niée par le jeu de reconstruction auquel se plie sa schizophrénie. Pages noires et terrifiantes qui miment le dévoilement et le recouvrement, à l'image de ce rideau ouvert de la cérémonie.

S'appuyant sur une écriture épurée et un agencement subtil des réalités, Brian Evenson entraîne son lecteur dans un monde de chausse-trapes et de faux semblants. On se laissera happer par les engrenages diaboliquement disposés de l'auteur ou on interrogera les ambigüités d'une religion qui crée, par ses propres dogmes, une brèche morbide dans la tenture du monde: libre à chacun de suivre jusqu'à son terme l'inversion d'Evenson.

Inversion (The Open Curtain, 2006) de Brian EVENSON éd. Le Cherche-Midi, coll. Lot 49, 2007