Le bref récit Le Manucure, publié en 2005 chez Actes Sud, nous avait fait découvrir Christos Chryssopoulos, jeune auteur grec d'une demi-douzaine d'ouvrages de fiction et d'un essai de théorie de l'écriture. Ce second opus traduit en français dans la collection "Lettres grecques" offre un aperçu différent de son talent, dans un registre moins inquiétant et intimiste mais tout aussi mystérieux.

La cité des réfugiés est un domaine merveilleux, un "monde clos" qui jouxte la ville mais bat d'un pouls tout autre, un repaire d'êtres comme échoués par la vie et dont la dignité les ceint d'une aura tragique. Sur la place centrale de ce quartier, les destins viennent se retrouver, se confronter, s'exposer, comme en un théâtre en plein air. Aucune vie privée n'est possible dans cet espace où tout se sait ou se devine, car on vit presque toujours avec ses voisins. Il ne tient donc qu'au passant-lecteur d'être quelque peu attentif et compatissant pour saisir quelques bribes des conciliabules et déclamations que ce monde laisse échapper, comme l'eau qui sourd avec plus ou moins de force de la fontaine centrale.

Le texte de Christos Chryssopoulos construit de façon émiettée le miroir brisé d'un tableau effrayant et souvent douloureux. On croit lire un recueil de nouvelles mais les silhouettes plus ou moins ténues finissent par prendre l'étoffe de personnages: d'ombres presque inexistantes dans certains textes, elles acquièrent une épaisseur d'individus dans d'autres, se voient même parfois gratifiées d'une véritable biographie, sous le titre de "récits de vie", jouent à cache-cache avec le lecteur qui doit comprendre que c'est avec lenteur et humilité qu'il finira par saisir le tableau d'ensemble, une fois agencés les détails obscurs et incertains.

Traversant ces pages, un narrateur anonyme, qui pourrait tout aussi bien se confondre avec l'auteur qu'être toujours différent, semble recueillir ces voix et ces destins, observe les "scènes" imprécises d'un kaléidoscope d'images se refusant au sens, arpente les trottoirs d'une cité qui a surgi autrefois comme une gangrène et qui continue de charrier les histoires insolites et banales du vieil homme que tous appellent "Celui qui a marché", du voyageur imaginaire Ektoras, des deux frères Giorgios aux vies jumelées, de la veuve Jocaste dont le fiancé fut assassiné sous ses yeux, de l'adolescente abusée Olga, des deux soeurs Isomachos retirées en leur maison silencieuse, du claudiquant Léon P. dont la jambe de bois martèle l'existence...

Au terme de cette découverte d'un monde refermé sur lui-même et qui semble échapper à l'entendement, le lecteur demeure marqué par ces vies fugitives qui forment la mémoire collective du quartier, et dont la banalité, à l'image de ces médiocres tableaux qu'on accroche dans le salon pour masquer la misère, recèle des échappées grossières qui constituent souvent le seul souffle d'air d'une atmosphère privée d'oxygène.

Monde clos (2002) de Christos CHRYSSOPOULOS, traduit du grec par Anne-Laure Brisac, éd. Actes Sud, coll. Lettres grecques, 2007