Lorsqu'on est éditeur typographe à Venise, qu'on habite un palais comme suspendu au-dessus des eaux, qu'on a pour alter ego un homme taquin nommé Paso Doble et qu'on possède dans une des nombreuses pièces du palazzo le mannequin de cire d'une femme étrangement belle et vêtue d'un manteau de poil de chameau, il y a de fortes chances pour qu'on soit d'un tempérament imaginatif. C'est le cas du héros de ce roman d'Alberto Ongaro, plus connu en France pour son amitié et sa collaboration avec Hugo Pratt, à qui il aurait consacré une biographie romancée intitulée Une vie d'aventure (éd. Denoël).

Schultz est le rejeton solitaire d'une famille vénitienne qui a décidé d'abandonner sa carrière de capitaine de marine marchande, pour se tourner vers la profession nettement plus indécise et improductive d'éditeur. Il a pour assistant et compagnon d'armes un énigmatique Paso Doble qui s'amuse à lui cacher les objets de son quotidien au-dessus d'une armoire. C'est de cette étrange cachette que va surgir un roman ancien, sans nom d'auteur ni titre, qui va entraîner Schultz dans une lecture de longue haleine, pendant toute une nuit, au cours de laquelle des liens insoupçonnés vont se nouer entre lui et le héros de cette seconde histoire, Jacob Flint.

Oscillant entre le roman picaresque et le récit d'aventures, la vie de Jacob Flint est marquée par la rencontre d'une superbe Vénitienne, Nina, que la vie a amenée jusqu'à Londres, où elle a ouvert la Taverne du doge Loredan, lieu de réunion de la pègre locale, sous l'égide de son chef tout puissant mais affublé d'une puanteur extraordinaire, Fielding. Ce dernier, jaloux de son nouveau rival, provoque le départ précipité de la belle, bien décidée à retourner à Venise. C'est cette course-poursuite à travers l'Europe, jusqu'aux retrouvailles des amants, que Schultz nous invite à lire par-dessus son épaule, à l'image de Paso Doble. Et lorsque le manuscrit se révèle lacunaire, le lecteur suit avec intérêt les discussions entre l'éditeur et son alter ego. Car ce livre possède un charme secret: tout semble y appeler la présence de Schultz, qui confond peu à peu sa propre aventure amoureuse avec une femme rencontrée autrefois dans un train et disparue depuis, et les douleurs du pauvre Jacob éconduit par la belle Nina.

Ne se privant d'aucun plaisir de la narration traditionnelle ni d'aucune subtilité de la narration moderne, Alberto Ongaro se plaît à faire disparaître les frontières entre réel et imaginaire, enchâssant les récits les uns dans les autres, comme des poupées gigognes, sans jamais distancer son lecteur ni oublier le bonheur primitif de l'aventure.

La Taverne du doge Loredan (La Taverna del Doge Loredan, 1980) d'Alberto ONGARO, traduit de l'italien par Jacqueline Malherbe-Galy et Jean-Luc Nardone, éd. Anacharsis, 2007