Samuel Faun, rescapé des camps d'extermination nazis où sa famille a péri, est photographe de guerre comme d'autres jouent leur vie à la roulette russe. Inconscient du danger, ou plutôt conscient que son existence ne tient qu'à un fil, il tente de capturer les stigmates de conflits incompréhensibles et terribles, dans lesquels femmes, enfants et civils ne sont que des jouets qu'un obus ou une balle viennent facilement désarticuler. De retour à New York, où la frivolité du monde théâtral le laisse de marbre, malgré les rares amis qu'il y croise, comme le critique Arno Pribor, il s'aventure dans le quartier juif et assiste, médusé, à un étrange spectacle, Oholiba des songes, qui tient plus du rituel. Sur scène, un homme - maître Hantel - et une femme - Perla - rejouent indéfiniment un épisode de leur amour inspiré du mythe d'Orphée et d'Eurydice. Samuel est hypnotisé par l'actrice "au regard de revenante", Mélanie Roseïn, et revient désormais chaque soir assister à ce rituel exprimé en yiddish, langue qui le renvoie à sa propre judéité, enfouie dans l'obscurité de son être avec les souvenirs d'Iground, lieu de son enfance.


Jouant sur les registres de la réalité les plus variés, mêlant la dureté sanglante des affrontements armés aux mondanités oiseuses de Broadway, superposant le monde du théâtre au théâtre du monde, Hubert Haddad fait peu à peu vaciller les repères du tangible et basculer son lecteur dans un maelström de pensées contradictoires et douloureuses. Car chacun des personnages ici convoqués porte en soi un lourd secret, une identité chancelante et toujours près de s'éteindre, parfois volontairement, la tentation du suicide ayant déjà parcouru l'esprit de Mélanie ou celui de son acolyte, Elfrid Schor, tout à la fois acteur, metteur en scène, auteur et directeur du théâtre où se joue ce spectacle à nul autre pareil. Récit d'une passion brûlante entre deux êtres que leur passé enchaîne, ce texte de Hubert Haddad est aussi une exploration sensible portée par une langue précise et vibrante. Les lieux et les états d'âme sont décrits avec la même intensité, le même regard lucide et imaginaire à la fois.

On ne résume pas un tel livre, sa densité défie l'abréviation et nécessite une lecture attentive et scrupuleuse. Au coeur du récit se cache la Jérusalem réelle et fantasmée, celle qu'a toujours voulu éviter Samuel, mais qu'il lui faudra bien visiter, ou plutôt arpenter, dans l'espoir d'y saisir les traces d'un passage, celui de Judith, puisque son identité trouve enfin un nom dans lequel se rassembler. Mais la griffe du schéol aura entretemps marqué de façon indélébile le visage de l'actrice, ramenant chacun à son origine, ce monde souterrain sur lequel se construisent les êtres.

Oholiba des songes (1989) de Hubert HADDAD, éd. Zulma, 2007