Sur la couverture de ce livre d'Alain Joubert, en dessous du titre Une goutte d'éternité, se détachent sept lettres qui forment le mot inattendu "HYBRIDE". Cette catégorie méconnue surplombe une photographie montrant Nicole Espagnol et l'auteur grimpant les marches d'un des escaliers tournants du Palais du Facteur Cheval, construction hybride s'il en est. Dès le début, tout est dit, pour peu qu'on se donne la peine de voir.

Dans la nuit du 8 au 9 juin 2006, Nicole Espagnol, compagne de toute une vie, est morte dans les bras d'Alain Joubert. C'est ce coup de couteau dans l'étoffe du temps que l'auteur, membre du groupe surréaliste jusqu'à sa dissolution en 1969, tente de circonscrire dans l'écriture d'un texte qui tient autant du témoignage que de l'essai, sans jamais déposer les armes de la poésie, d'où son sous-titre d'hybride. Après un "Prologue" qui rappelle les circonstances hautement hasardeuses d'une rencontre que plusieurs éléments ont préfiguré, Alain Joubert traverse les strates du temps, partant de "Ce qui commence" pour finir par "Ce qui demeure", après avoir enfoui dans l'infracassable noyau de nuit du texte "Ce qui se termine". Mêlant souvenirs d'une vie commune marquée par d'impérieuses amitiés et évocations d'une solitude déboussolée, Alain Joubert nous donne à lire la puissance d'un amour qu'il qualifie d'absolu, le rapprochant volontairement de ce merveilleux texte d'Alfred Jarry, et qu'il distingue subtilement de l'amour fou d'André Breton ou de l'amour sublime de Benjamin Péret. Près de cinquante ans de joies et de découvertes s'égrènent au long de ces trois chapitres qui, dans leur éclat, ne rendent que plus prégnante l'obscurité de cette camarde à qui Nicole a décidé de couper l'herbe sous le pied, histoire de tirer sa révérence avec dignité.

Plus que la maladie, qui n'est évoquée que comme contexte, le récit évoque la force de caractère et la dignité infrangible d'une femme dont la vraie devise fut "Il ne faut pas déroger", à laquelle elle semble n'avoir effectivement jamais fait faux bond. Repoussant l'acharnement thérapeutique et le contrôle médical, Nicole a organisé son départ, en veillant autant à préserver Alain Joubert de tout marasme qu'à lui prodiguer, se fiant au hasard qui avait su les unir, les marques et les témoignages d'un amour que sa pudeur des mots lui avait souvent retenu d'exprimer. Dans ce registre délicat, où il est si facile de se complaire, Alain Joubert se montre d'une simplicité extrême, qui tend au dépouillement. Il dit, avec sincérité, la douloureuse solitude qui cerne le survivant, quand celle qui est morte ne sait pas même qu'elle n'est plus. Les gestes les plus quotidiens s'auréolent d'une grâce qui confine au rituel amoureux. Et Joubert ne se laisse nullement impressionner par les sarcasmes qui pourraient vouloir ricaner de sa naïveté amoureuse: l'agate d'éternité le protège des flèches du cynique. Il balaie d'un revers de mains les coeurs morts à l'amour absolu, ceux qui confondent la gravité et la sècheresse de sentiments.

Les dernières pages du livre éveillent, par l'entremise de noms d'auteurs, les jardins secrets de Nicole Espagnol, tant il est vrai que les livres qu'on aime disent plus de nous qu'on veut bien le croire. La déambulation à laquelle Joubert nous convie, dans cette bibliothèque de l'esprit, est un pur enchantement où résonnent encore les rires et les étonnements d'une femme portée par ses passions jusqu'à l'incandescence de la vie. De ce tombeau enténébré jaillit, irréductible, l'éclat lumineux de la goutte d'éternité qui nous emporte au galop vers le monde des rêves.

Une goutte d'éternité (2007) d'Alain JOUBERT, éd. Maurice Nadeau, 2007