Je respecte trop la discrétion pour tâcher de savoir qui est Robert Alexis. La présentation sibylline qui est faite de lui sur le site de son éditeur, José Corti, déjà garant du mystère entourant Julien Gracq, convient à l'énigme qu'impose lentement son univers. La Robe (José Corti, 2006) avait su me séduire par son ambigüité souveraine, sa capacité à jouer des effets contrastés du suranné et du moderne. La Véranda est issu de cette même veine et entraîne à nouveau son lecteur dans les entrelacs de la Mitteleuropa.

Fétichiste de l'objet, Robert Alexis avait curieusement dévoyé l'intrigue de son premier roman par l'irruption d'une robe, catalyseur d'une indécision sexuelle jusqu'alors souterrainement retenue et que de rares signes physiques laissaient deviner. Cette fois-ci, l'objet est plus volumineux, paradoxalement moins présent d'ailleurs, comme si sa masse, incorporée à la maison de Linz que le narrateur convoite, faisait obstacle à l'apparition du mystère. Car le texte de Robert Alexis est composé de deux matériaux a priori hétéroclites et surtout hétérogènes.

La première partie du récit réussit brillamment à nous plonger dans l'étrangeté. Un homme vieillissant effectue un dernier voyage en train, après une vie qu'on devine aventureuse et facilitée par une aisance financière certaine. D'une grande sensibilité aux êtres et aux choses, le narrateur revoit l'un de ces anciens périples, lorsque sur la route d'Istanbul, il s'arrêtait parfois à Vienne, pour se rendre ensuite à Steinbach, attiré par un lac sur les berges duquel de hautes et belles maisons masquaient leur secret derrière les frondaisons des chênes. L'une d'elles, située dans le hameau de Linz, révèle chez lui un sentiment de déjà vu, faisant naître le désir d'en être le propriétaire. Il s'enquiert de ses actuels possesseurs, apprend qu'elle fut la demeure du comte Alexander von Hohenhels et qu'elle est désormais à vendre. Sa rencontre avec la comtesse Alicia lui permet d'en devenir l'heureux bénéficiaire tandis qu'une idylle étonnante se noue entre le jeune homme et la comtesse plus âgée. Usant d'une langue à la fois précise et comme nimbée de rêve, Robert Alexis nous fait hésiter sur le seuil d'une reconnaissance qu'on pressent mais qui s'éloigne presque aussitôt. Repris par ses désirs de voyages, le narrateur repart vers Bucarest et Istanbul.

Cette deuxième partie, très proche du récit de voyage, est comme discordante avec la première. Bien que préparée par les premières pages, elle piétine le rêve ébauché et aborde des territoires plus crus: le narrateur retrouve une de ses maîtresses à Bucarest et se repose, au contact de sa saine hygiène de vie, des éboulements spirituels de sa propre existence. Plus tard, à Istanbul, un ami de son père l'entraîne dans les maisons spécialisées offrant aux touristes étrangers les plaisirs de la chair adolescente. C'est dans cette ville habitée par le choléra que le narrateur fait l'expérience de l'agonie et qu'il revient miraculeusement parmi les vivants, ayant eu l'occasion d'échanger avec ses compagnons de chambre des réflexions sur la réincarnation et les vies successives d'un moi en constante réorganisation. Ce détour obligé permet enfin son retour à Linz, auprès de la belle Alicia qui l'attend.

Il serait malvenu de révéler les enjeux qui se dessinent alors. Il suffit d'évoquer l'ambiguïté de toute personnalité, l'incertitude qui règne sur le moi, les échos qui semblent résonner à travers les âges et concentrer en un seul homme tous les âges d'une vie. La rêverie inaugurée au début du texte unifie ses ramifications souterraines sans pour autant préfigurer le dénouement, car il n'y a que le mystère au bout de ce voyage en train.

La Véranda de Robert ALEXIS, éd. José Corti, coll. Domaine français, 2007