Découverte en France avec la publication de son premier roman, Suspicious River (Christian Bourgois, 1999), Laura Kasischke poursuit depuis une oeuvre originale, qui joue beaucoup sur les clichés de l'Amérique profonde, pour en mieux dynamiter l'hypocrisie et la fausseté (Un oiseau blanc dans le blizzard, 2000 et La Vie devant ses yeux, 2002)

La nouvelle livraison des éditions Christian Bourgois ne déroge pas à cette règle.

Dans Rêves de garçons, Laura Kasischke met en scène une pom-pom girl partie dans un camp de cheerleading avec sa meilleure amie, Desiree, et une connaissance faite là-bas, Kristi. Au cours d'une escapade au Lac des Amants, les trois jeunes filles croisent la route de deux garçons au volant de leur vieux break rouillé. Après avoir finalement décidé de faire marche arrière, elles décident d'exciter les deux jeunes gens en exhibant leur poitrine tandis qu'elles les croiseront en chemin. A partir de ce moment, tout bascule et le texte flirte avec les topoï attendus de la classe d'été qui tourne mal. Desiree et Kristi affirment avoir aperçu les garçons dans les bois entourant le campement et s'effraient à l'idée d'être harcelées par des obsédés. La narratrice, qui ne les voit à aucun moment, tente de se rassurer malgré l'imminence de la catastrophe. Mais ce serait sans compter sur le talent de Kasischke pour dévoyer les chemins les mieux balisés. Tout en plongeant son lecteur dans une évocation sans fard de la jeunesse insouciante et égoïste de l'Amérique contemporaine, Laura Kasischke nous offre aussi le fascinant portrait psychologique d'une jeune fille qui, à dix-sept ans, va faire l'expérience d'une réalité terrifiante pour, dix-sept ans plus tard, constater que la vie qu'elle a construite sur ce fragile terrain est minée par le souvenir d'un crime inexpié. Jouant des aller-retours permanents entre passé et présent, abandonnant toute omniscience critique pour laisser le lecteur se forger seul une opinion s'il le désire, l'auteur redistribue les cartes d'un jeu qu'on croyait trop bien connaître grâce aux téléfilms américains pour adolescents, et donne à ces rêves de garçons l'écrin insaisissable de l'imaginaire.

A moi pour toujours, dernier texte en date de Laura Kasischke, est lui aussi un monologue féminin. Sherry Seymour, professeur d'anglais à l'Université, a tout pour être heureuse: un mari aimant, un fils adoré, mais l'apparition, dans son casier, de billets anonymes déclarant une flamme insoupçonnée, commence de lézarder cette apparente félicité. Désireuse de découvrir l'identité de cet admirateur secret mais néanmoins explicite, elle se retrouve embarquée dans un manège auquel son mari semble prêter une complicité douteuse. Doucement, ce premier billet de Saint-Valentin fore les assises d'une existence qu'elle croyait solide et, de révélations tronquées en malentendus, va projeter tout ce beau petit monde au coeur du drame. Là encore, la surprise ne vient pas de là où on l'attendait, Laura Kasischke s'amusant beaucoup à perdre son lecteur dans le lacis des hypothèses et des suppositions. Mais une fois survenu, le meurtre est l'occasion d'un ravalement de façade destiné à protéger les positions acquises que personne ne tient à perdre. Poursuivant sa dissection du rêve américain, Laura Kasischke montre l'ébranlement au coeur de tout individu et la fragilité de tout ordonnancement, ou tout au moins le mensonge sur lequel il repose, à l'image de ce jardin fleuri dont l'harmonie masque de plus sombres miasmes.

Parus en même temps en France, ces deux romans constituent presque les deux volets d'un diptyque: d'un côté, une jeune fille fait son entrée dans la vie en échafaudant toute une théorie légitimant son absence totale d'affect et de morale; de l'autre, une femme mûre constate l'échec de sa vie réglée et signe d'un mensonge radical un pacte destiné à confirmer le leurre de cette existence. Deux faces d'une médaille où le cliché le dispute à la lucidité.

Rêves de garçons (Boy Heaven, 2006), traduit de l'anglais, USA, par Céline Leroy et A moi pour toujours (Be Mine, 2007), traduit de l'anglais, USA, par Anne Wicke, de Laura KASISCHKE, éd. Christian Bourgois, 2007