Les éditions Agone ont à coeur de faire (re)découvrir et mieux connaître l'oeuvre de Stig Dagerman, auteur suédois (1923-1954), ce pourquoi elles ont déjà réédité L'Île des condamnés (2000), traduit originellement en 1972 chez Denoël, et publié La Dictature du chagrin et autres écrits politiques (2001). En 2007, elles nous offrent deux éléments essentiels à la connaissance de cet écrivain: un recueil de nouvelles, intitulé Tuer un enfant, et qui parut sous le titre Dieu rend visite à Newton en 1976 chez Denoël, ainsi qu'un numéro de la revue Marginales entièrement consacré à celui-ci, et sous-titré "La littérature et la conscience".

Romancier, nouvelliste, dramaturge, essayiste, journaliste politique et culturel, Stig Dagerman jouit en France d'une réputation d'auteur maudit, chantre de la conscience malheureuse, marqué par des débuts fulgurants aussitôt suivis par un silence conduisant tout droit au suicide. A cet égard, le mince opuscule Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (éd. Actes Sud, 1981) est emblématique de cette aura et vaut à lui seul comme titre programmatique d'une oeuvre hantée par l'angoisse. Or, cette réputation, sans être usurpée, repose néanmoins sur une lecture en partie faussée d'un parcours beaucoup plus vaste, et surtout beaucoup moins romantique qu'on ne pourrait le croire. Stig Dagerman lui-même s'élevait contre la lecture de son premier livre, Le Serpent (éd. Gallimard, coll. L'Imaginaire, 2001), défini par les critiques comme un "romantisme de l'angoisse", et lui préférait l'expression d'analyse de l'angoisse, qui repousse l'idée d'inconscience et de satisfaction aveugle à se délecter d'une situation vécue comme irrémédiablement bouchée. Si le pessimisme est de rigueur, ce n'est pas par délectation morose, mais parce que les conditions mêmes d'existence et la lucidité devant le caractère symbolique de toute révolte le justifient. En même temps, pessimisme ne veut pas dire acceptation. Et l'engagement politique de Stig Dagerman, son action quotidienne au sein du journal anarcho-syndicaliste Arbetaren (Le Travailleur), ses contributions à la revue 40 tal et Folket i Bild, soulignent ses convictions profondes d'une lutte nécessaire et vitale pour les droits des prolétaires.

Ce n'est pas le moindre mérite de ce sixième numéro de la revue Marginales, "Stig Dagerman, la littérature et la conscience". Outre des rappels historiques très éclairants sur l'Organisation centrale des Travailleurs suédois (SAC) et les enjeux politiques et culturels autour de la notion de littérature prolétarienne, les nombreux textes de Stig Dagerman, et notamment ses articles journalistiques, contribuent à dessiner un portrait volontaire et décidé, celui d'un homme qui, malgré ses angoisses et ses doutes, ne perd jamais de vue les engagements déterminés par son rôle d'écrivain. Il est d'ailleurs fort intéressant de lire, dans une nouvelle de Dagerman, que c'est l'échec d'un projet journalistique qui fut à la source de l'écriture de L'Enfant brûlé et que c'est même cette situation de fiasco qui lui permet de trouver refuge dans l'art.

Tuer un enfant reprend, quant à lui, la quasi-intégralité des nouvelles parues autrefois sous le titre Dieu rend visite à Newton (c'est la seule nouvelle écartée, d'où le changement de titre du livre) et propose quelques pages merveilleusement émouvantes et désespérées tout à la fois, sur le monde de l'enfance. Du petit garçon s'attribuant des pouvoirs magiques pour réconcilier ses parents torturés par la misère et l'alcool, à celui qui ment à sa grand-mère pour masquer un de ses méfaits et se voit ainsi privé de l'accès au monde des bruits, en passant par celui qui cache ses larmes derrière des flocons de neige fondue, c'est toute la puissance de l'imaginaire enfantin qui est ici mise en scène, face à un monde adulte aux angles duquel chacun se heurte avec violence et chagrin. Même grandis, les enfants n'ont rien perdu de leur soif d'amour et s'ils se réfugient dans l'alcool, c'est pour mieux s'emmitoufler dans les vapeurs d'un univers moins dur, moins ingrat: ainsi cet homme revenu au village pour enterrer son père et incapable d'exprimer son angoisse, ou cette femme claquemurée dans sa chambre, dans l'espoir qu'un époux peu sensible lui exprime enfin son affection. "Les Mémoires d'un enfant", comme son titre l'indique, est une nouvelle autobiographique qui nous permet de rencontrer les deux êtres qui ont compté dans l'affection de Dagerman enfant, ses grands-parents, deux personnes simples et courageuses, dont la mort - tragique pour le grand-père, assassiné par un dément - bouleversa profondément le jeune homme. Enfin, la courte nouvelle qui donne son titre au recueil, commandée par l'Association pour la sécurité routière, est un petit morceau de bravoure, où les parcours de cinq personnages se trouvent irrésistiblement pointés vers le drame annoncé, la mort de cet enfant renversé par une voiture bleue. A l'insouciance de chacun des protagonistes répond le glas inexorable de la fatalité, sans qu'on puisse pour autant parler de destinée. Seul l'enchaînement des événements, des hasards, des inattentions, conduit "celui qui a tué un enfant" au point cruel du "trop tard".

Tuer un enfant (Nattens Lekar, 1947 et Vart behov av tröst, 1955) de Stig DAGERMAN, traduit du suédois par Elisabeth Backlund, éd. Denoël, 1976 (sous le titre Dieu rend visite à Newton); rééd. Agone, coll. Marginales, 2007

"Stig Dagerman, la littérature et la conscience" in revue Marginales n°6, éd. Agone, printemps 2007