Après R. A. S. Infirmière-chef, une comédie gériatrique (2003) et Christie Malry règle ses comptes (2004), les éditions Quidam nous font le plaisir de traduire un autre roman de l'écrivain B. S. JOHNSON (1933-1973): Chalut, récompensé en 1967 par le prix Somerset Maugham.

Préfacé par Jean-Michel Ganteau, qui restitue avec clarté les enjeux narratifs et historiques de ce texte, Chalut a failli paraître en son temps comme une autobiographie maritime, si tant est qu'on puisse utiliser ces termes pour évoquer l'oeuvre de Johnson. Car on a beau savoir que l'auteur a effectué une "croisière" sur un chalut, ce monologue d'un homme parti en mer de Barents pour faire le point sur lui-même et tenter de comprendre pour quelle raison sa vie se trouve maintenant échouée de façon si radicale, a tout le charme d'un roman d'aventure. Sauf que les aventures en question n'ont rien d'une chasse aux trésors ni d'une épopée homérique, à moins de considérer que les récifs, les dangers, les divinités furieuses, les ennemis assoiffés, ne sont pas extérieurs mais intérieurs au narrateur. Usant d'une prose poétique qui restitue la densité des fonds marins et l'éclat de ses fascinants occupants, Johnson s'amuse à faire se télescoper les univers. Victime d'un mal de mer irrépressible, le héros lutte en vain pour empêcher le reflux de ses digestions, tandis qu'il drague sans discontinuer les abysses boueux de son passé pour en faire jaillir la vérité de son être. A l'image du navire, dont il rend avec justesse l'atmosphère et la vie rythmée par les plongées du chalut, son esprit est balloté entre des vagues contraires qui jettent sur le pont de son regard les stupeurs englouties dans les profondeurs de sa mémoire. D'un geste moins sûr que celui des marins éviscérant les poissons avant de les propulser vers la cale où ils seront congelés, il analyse les entrailles de ses réminiscences et joue les haruspices, sans jamais se démettre d'une savoureuse partialité. Outre les nombreux récits érotiques, qui poursuivent dans le champ des lettres anglaises l'évocation d'une sexualité interdite brutalement révélée par le procès autour de Lady Chatterley, et dont le dénominateur commun pourrait être le fiasco, ou la frustration, ce sont les souvenirs d'enfance qui donnent au texte sa tonalité la plus émouvante. Relégué par ses parents dans la campagne afin d'échapper aux bombes qui pilonnaient quotidiennement Londres, le narrateur fait la double expérience de la solitude existentielle et de l'isolement social, son statut de réfugié gracieusement toléré lui étant constamment renvoyé au visage.


Soucieux de rompre avec la littérature fictionnelle de son temps, qu'il accuse de prolonger les mensonges de l'époque victorienne, Johnson a toujours mis en avant son désir d'une écriture sincère, qui apprendrait au lecteur "quelque chose de vrai sur la vie". A cet égard, la forme romanesque ne lui semblait pas être en contradiction avec ce credo, puisqu'elle était susceptible de receler aussi bien la fiction que la vérité. C'est certainement cette sincérité qui confère au roman Chalut sa puissance émotionnelle. Par-delà l'évocation d'un monde disparu, celui de l'enfance, par-delà la description d'un univers professionnel marqué au sceau du courage, celui de marin-pêcheur, par-delà même la volonté farouche de témoigner d'une sexualité libérée et épanouie, ce qui charme dans ce récit, c'est la force magnétique des mots, leur capacité à traduire en images colorées et chatoyantes les objets et les êtres qu'ils se plaisent à convoquer dans l'espace de la narration. Les perspectives d'une vie besogneuse d'employé de bureau, mal marié, entouré de gosses et de soucis, sont battues en brèche par les joies de la création artistique, refoulées par les éclats du jazz dont le narrateur s'est toujours montré friand, anéanties par les plaisirs intellectuels de la connaissance, qui lui ouvrent tardivement les portes d'une Université que son origine sociale lui refusait. Le fil rouge d'une possible suspension d'un destin qui s'est acharné contre lui court à travers ces pages entrecoupées de silences et du bruit régulier du chalut retombant sur le pont, lesté de poissons iridescents.

Pourtant, ce n'est pas sans amertume que le retour s'opère, après trois semaines d'une expédition fructueuse. Navire et narrateur rentrent au port avec une cargaison proprement évidée, classée, réfrigérée, mais les illusions d'une sorte de communauté fugitivement vécue s'estompent devant la réalité d'une vie bien différente, où chacun reprend sa place, "plaisancier" et pêcheurs retournant à leurs occupations respectives, à leur destin. Alors, à nouveau, les espoirs s'enracinent, celui d'une attente amoureuse, celui d'une autre vie, celui d'une possible embellie qui trouerait les nuages amoncelés du Moi.

Chalut (Trawl, 1966) de B. S. JOHNSON, traduit de l'anglais par Françoise Marel, éd. Quidam, coll. Made in Europe, 2007