Poursuivant leur politique de rééditions des volumes de la fameuse Bibliothèque de Babel, une collection de littérature fantastique dirigée par Jorge Luis Borges, aux éditions Franco Maria Ricci, les éditions du Panama publient La Pyramide de feu de l'auteur anglais Arthur Machen (1863-1947), contenant trois nouvelles de 1895.

D'une érudition que Borges qualifie d'éclectique dans son Introduction au volume, et qu'il entretenait par la lecture scrupuleuse d'ouvrages obscurs du British Museum, Machen s'est toujours intéressé aux mythes et légendes de sa région natale, le pays de Galles, dans l'ouest de l'Angleterre. Son oeuvre, bien que jouant consciemment des effets propres au genre du surnaturel, est cependant portée par une émotion qu'on sent réelle, fondée sur la croyance en l'existence d'un Petit Peuple - c'est ainsi qu'on nomme l'univers des fées et des lutins - que Machen décrit comme une lignée "souterraine" et "occulte" d'êtres "nocturnes et furtifs", pour reprendre les termes mêmes de Borges. Ces êtres coalisés ne cessent de harceler le Bien pour le faire succomber, et ils entraînent parfois avec eux des individus trop curieux ou des innocents ayant malheureusement arpenté leur territoire. C'est ce thème de la "corruption spirituelle et physique de trois victimes sacrifiées aux pouvoirs démoniaques" qui fait l'unité de ce recueil.

Dans "La Pyramide de feu", un Londonien féru d'énigmes et de mystères répond à l'invitation de son ami gallois, qui a vu surgir sur une allée longeant le mur de son jardin des monticules de silex agencés selon des formes géométriques assimilables à une sorte de rébus. Tâchant de déchiffrer leur message, Dyson comprend peu à peu que la disparition d'une jeune fille des environs, quelque temps auparavant, est également liée à cette communication nocturne, qui culmine dans l'apparition sur le mur d'yeux étranges, aux formes asiatiques. Un rendez-vous est fixé à l'ensemble du Petit Peuple, en un lieu ressemblant à un bol à punch, et d'où surgira la pyramide de feu annoncée par le titre. Moment de grande frayeur pour les deux héros, qui vont entrer en contact avec cette lointaine peuplade, que rien ne rattache à l'humanité, et dont la malveillance légendaire a été progressivement recouverte par une mythologie féerique très proche de celle qui incita les Grecs à donner le nom de Bienveillantes aux célèbres Furies vengeresses.

"Histoire du cachet noir" et "Histoire de la poudre blanche" sont tous deux issus du recueil Les Trois imposteurs et mettent en scène le même Petit Peuple, aux volontés démoniaques. Dans la première aventure, c'est un ethnologue célèbre, réputé pour son rationalisme, qui révèle dans un compte-rendu laissé aux bons soins de la gouvernante de ses enfants les circonstances dans lesquelles il a lui-même cédé devant l'évidence d'une pensée irrationnelle, suite à la découverte d'un cachet noir couvert d'inscriptions cunéiformes inconnues. Croyant pouvoir apprivoiser les forces souterraines de ce monde infernal, il se transporte dans le pays de Galles et soumet un enfant débile, né d'un accouplement surnaturel, à sa suggestion. Mais la rencontre avec l'ensemble du Petit Peuple se révèlera fatale. Le second récit traite de la lente corruption physique et morale d'un homme à qui une poudre blanche a été malencontreusement prescrite pour soigner son surmenage. Dans un crescendo horrifique, la soeur du malade assiste impuissante à sa transformation secrète, derrière la porte de la chambre où il s'est retranché. Quand elle fera intervenir le médecin pour forcer la porte, ce sera pour se confronter à un spectacle inhumain, que viendront confirmer les analyses chimiques menées sur la poudre, préparation occulte servant autrefois à l'élaboration du vin sabbatique des sorciers.

Inspiré par Robert Louis Stevenson, Machen devait marquer profondément Lovecraft.

La Pyramide de feu (The Shining Pyramid, 1895) d'Arthur MACHEN, traduit de l'anglais par Francine Achaz et Jacques Parsons, éd. FMR/Panama, coll. La Bibliothèque de Babel, 1978, 2007