Publié de façon posthume en 1996, ce recueil de textes divers de Leo PERUTZ (1882-1957) a été traduit par Jean-Jacques Pollet aux éditions Fayard en 1999. Il rassemble cinq courts récits en prose, deux romans inachevés et huit chroniques de voyages. Fidèle à sa manière, Leo Perutz y joue avec l'Histoire, la grande, lorsque celle-ci interfère avec la petite, celle d'individus obscurs dont les destins vont se voir infléchis par les circonstances dramatiques de leur époque et qui vont, par une réaction de balancier, agir en retour sur elle. Mêlant l'acuité du regard à une écriture parfaitement maîtrisée, ces textes écrits entre 1906 et 1938 confirment le talent original d'un auteur à découvrir.

Les "brefs récits en prose" offrent quelques moments fascinants, où l'émotion le dispute à l'horreur, comme dans "Pauvre Guignol!", qui met à jour la cruauté enfantine, ou "La Mort de Messer Lorenzo Bardi", dans lequel un peintre devenu aveugle rejoue devant ses victimes médusées les gestes préparatoires à sa trahison, convaincu que tout le monde est plongé avec lui dans une nuit sans étoiles. "La Chasse à la lune" est une première version de "La Lune rit", où l'on découvre le harcèlement meurtrier de cet astre contre la famille des Carragan. "Le Frère de Léonard" présente une théorie paradoxale de Perutz sur l'art: seuls les artistes ayant refusé de faire oeuvre, ou ayant été incapables de la produire, sont les vrais créateurs, les autres ayant succombé à la médiocrité de l'expression. Enfin le très beau "Sergent-chef Schramek" nous entraîne dans le passé labyrinthique d'un officier hanté par un chagrin d'amour et réfugié dans la gloriole avinée, jusqu'au jour où le hasard lui fait rencontrer de nouveau la femme aimée. Plongeant dans le dédale vertigineux de son passé, il n'en sortira que par la grâce d'une balle.

Les deux romans inachevés datent des années 20 pour le premier (L'Oiseau solitaire) et de 1938 pour le second (Nuit de mai à Vienne). Très proche du roman Turlupin, L'Oiseau solitaire se déroule pendant la Révolution française, lorsque le village de Laroche-Bernard attend la visite d'un commissaire de la République et s'étonne de voir arriver l'ancien marquis du lieu, visiblement revenu se venger des frères d'Outremont qui l'ont autrefois roué de coups et humilié publiquement. Quant à Nuit de mai à Vienne, c'est un récit à la tonalité autobiographique assez inattendue chez Perutz. Le docteur Georg Schwarz est viré de son poste de journaliste lors de l'Anschluss et assiste atterré à la multiplication des vexations contre les Juifs. Il entreprend avec deux amis de fuir Vienne, malgré le danger qui les menace et les risques de trahison ou d'escroquerie. D'un ton étonnamment léger, mais qui ne cherche nullement à masquer la froide hostilité qui menace son héros, Perutz met une nouvelle fois en scène, comme dans Le Tour du cadran, les rouages implacables de la fatalité écrasant sans pitié toute échappée.

Enfin, les "chroniques de voyage" sont des textes de circonstance, écrits alors que Perutz est correspondant de guerre en 1918 (Odessa et Bucarest), lors d'un voyage à travers l'Afrique du Nord (Kairouan) ou à l'occasion de vacances estivales en famille en Bretagne. Interrogeant les traditions, l'émergence de la modernité, les survivances d'un passé illustre, Perutz allie la pertinence du regard à l'humour, l'émotion à l'observation journalistique.

Nuit de mai à Vienne (Mainacht in Wien, 1996) de Leo PERUTZ, traduit de l'allemand par Jean-Jacques Pollet, éd. Fayard, 1999