A Barcelone, un atelier d'écriture cherche à diversifier ses activités en proposant, à ceux qui désirent écrire leur biographie sans en avoir les moyens techniques, l'aide d'un écrivain bourré de talent mais dont l'apparition sur la scène littéraire, semblable à une comète, n'a été suivie d'aucun second livre. Luz Acaso, femme d'un certain âge déjà, vient réclamer ce soutien au jeune Alvaro Abril, mais ce qui aurait dû se révéler une banale succession de rencontres entre un amas informe de souvenirs et un sismographe assez subtil pour les retranscrire prend immédiatement une tournure inattendue. Luz Acaso semble atteinte d'un mal étrange et incontrôlable: la passion de l'invention contamine tout son discours et aucun de ses aveux n'est jamais tout à fait conforme à ce qu'on appelle, faute de mieux, la vérité. Comme prise de remords, elle défait à chaque nouvelle rencontre avec Alvaro le mensonge subtilement construit et souvent échafaudé à partir des matériaux de la journée: discours saisis sur le vif, émissions de radio, bribes de la réalité passées au crible de son imagination débordante. Et bien que venue faire écrire sa biographie, Luz ne semble pas souffrir de ces manquements aux règles essentielles de la sincérité. Elle raille même sans vergogne l'obstination un peu sotte d'Alvaro à traquer sans relâche ce qui pourrait constituer le premier fil d'une pelote qu'il veut solide et vérifiable.

Au sein de ce duo qui voit peu à peu Alvaro succomber au charme de Luz vont s'introduire deux protagonistes: Marie-Jo, jeune fille amoureuse d'Alvaro, convaincue que leur rencontre est inscrite dans les tables du destin, et qui s'est caché l'oeil droit pour forcer chez elle une vision nouvelle du monde, capable de jeter les bases d'une littérature neuve et méconnue; et un journaliste spécialiste des questions de filiation et de généalogie, qui s'évertue à rassembler une documentation conséquente sur l'adoption. Ce dernier, narrateur du récit, est en quelque sorte le pivot d'un jeu de sept familles décalé où chacun des participants possède une partie des cartes. Mêlant habilement la fiction à la réalité, le mensonge à la sincérité, la dissimulation à l'impudeur, Juan José Millas se plaît à entraîner son lecteur dans un dédale de chausse-trapes et de révélations surprenantes, bâties le plus souvent sur le sable mouvant de l'imagination et du fantasme. Car rien n'est plus complexe que cette interrogation sur l'origine et la filiation, qui voit s'aheurter la peur de l'abandon et le désir d'une autre parentèle.

Tandis qu'Alvaro développe avec Luz, par téléphone interposé, une relation conjuguant l'érotisme et la figure de la mère épiée et désirée, tandis que le journaliste devient l'amant régulier de cette même Luz qu'il a contactée grâce aux annonces spécialisées qu'elle publie dans les journaux, tandis que Marie-Jo se fait passer pour une sage-femme ayant assisté à la naissance d'Alvaro, entretenant ainsi sa certitude d'être adopté, le texte enfle de ses propres racontars, s'auto-engendrant en une terrifiante parturition née du vent et des on-dit, jusqu'à ce que se coagule, en son centre, le "corps du délit", texte de délivrance pour Alvaro, qui parvient avec cette lettre ouverte à sa soi-disant mère, à échapper à la panne d'inspiration qui semblait l'avoir muselé.

Mais l'assouvissement ne saurait survenir si aisément, à l'image de cette Prague imaginaire où Luz et Marie-Jo croient vivre et qu'une étrange association d'idées élève au rang de réalité. La seule puissance en mesure de rendre compte des événements, c'est encore la littérature, qui assignera à chacun sa place et rétablira un ordre de succession dans ce chaos de vies.

Deux femmes à Prague (Dos Mujeres en Praga, 2002) de Juan José MILLAS, traduit de l'espagnol par Jacques Nassif, éd. Galaade, 2007