Depuis l'adaptation cinématographique d'Avant la nuit par Julian Schnabel, nous n'en finissons pas de (re)découvrir l'oeuvre de Reinaldo Arenas, écrivain cubain mort en exil en 1990. Quelque peu dispersée, son oeuvre n'en trouve pas moins depuis plusieurs années un refuge accueillant chez Mille et une nuits, qui a réédité plusieurs de ses romans. La Couleur de l'été, commencé en 1987 par Arenas, nous revient ici dans une traduction de Liliane Hasson, après une première publication en 1996 chez Stock.

Il est impossible de résumer ce roman foisonnant et paroxystique, aux trois cents personnages. Même Reinaldo Arenas, dans un synopsis rédigé en juin 1990, ne cherche à le tenter, préférant axer son commentaire sur une évocation très générale de l'intrigue: "pendant le carnaval de La Havane, durant l'été 1999". Roman d'anticipation, donc, mais dont le caractère fictionnel repose essentiellement sur le débordement frénétique qui caractérise tout carnaval qui se respecte.

L'île de Cuba est aux mains d'un dictateur, Fifo, qui s'appuie sur quelques fidèles, dont son frère Raul, et dont le pouvoir absolu parvient à se maintenir grâce à un système effrayant de délation, qui fait de chacun des habitants un policier et un criminel, n'importe qui étant susceptible de basculer d'une catégorie à l'autre sans avoir même le temps d'envisager sa défense. Car Fifo juge vite, sans réflexion, au gré de ses humeurs, et sans aucune pitié. Ce tyran sanguinaire, dont les idées nient la plus élémentaire logique et le bon sens le plus évident, envisage de célébrer durant le carnaval ses cinquante ans de règne totalitaire, faisant se rencontrer l'ardeur estivale d'une île débridée et le déferlement grandiloquent et grand-guignolesque d'une cérémonie incantatoire à sa propre gloire.

S'entremêlent alors la dénonciation politique du régime castriste et la description de l'île de Cuba, paradis et enfer tout à la fois. Mais si Arenas ne se prive d'aucune arme pour accuser Fifo des pires monstruosités, n'hésitant pas à l'accabler des plus sévères accusations, voire à le diffamer, c'est que seule la licence absolue apportée par le carnaval peut affronter l'horreur des sévices imposés par le dictateur et couverts par les plus serviles hypocrisies. A la rage d'Arenas répond l'impunité effarante d'un homme qui s'est figé définitivement dans son costume militaire pour arpenter d'un pas mécanique une île qu'il semble s'être donné pour tâche de réduire à la misère.

On meurt effectivement beaucoup à Cuba, et très rarement dans la sérénité. Mais qu'à cela ne tienne, on ressuscite aussi beaucoup, fidèle à la tradition du renversement opéré par la saturnale bachique. D'où le déferlement de personnages, anonymes ou illustres, de toutes les époques et de toutes les nations, pour esquisser quelques pas ou une chorégraphie complète sur la scène enfiévrée de ce théâtre de la luxure. Car le carnaval est également un moment de totale liberté. Un état permanent d'excitation sexuelle parcourt le livre et ce ne sont qu'enfilements et halètements, recherchés et contraints, espérés et redoutés, qui amènent la narration à son point d'ébullition. Désireux d'injecter dans le corps de l'île toute l'ardeur vitale que sa propre contamination par le Sida commence de dévorer, Reinaldo Arenas dresse avec brio et impudeur le tableau sans fard d'une homosexualité compulsive et radieuse, malgré les violences et les brimades qui l'accompagnent et la menacent constamment.

Qu'on ne s'y trompe pas cependant. Si l'été est l'occasion propice à l'accouplement, à la joie et à l'euphorie, c'est qu'un hiver désespérant a bouché les issues et que seule une tentative absurde et illusoire pourrait éclaircir l'horizon. Et puisque l'imagination peut tout se permettre, ce qui n'est pas la moindre de ses qualités, ce dont Arenas est parfaitement conscient et que son oeuvre illustre à merveille, nous assisterons au détachement de Cuba de sa plate-forme insulaire, après que tous les habitants en auront rongé la base en plongeant à tour de rôle. Alors Arenas, Gabriel et la Lugubre Mouffette, profils démultipliés d'un seul homme luttant sur tous les fronts, pourront peut-être retrouver leur unité perdue et donner enfin à voir le regard d'un écrivain trop tôt disparu et tué, sans coup férir, par un tyran toujours au pouvoir, Fidel Castro.

La Couleur de l'été (El Color del verano, 1990) de Reinaldo ARENAS, traduit de l'espagnol, Cuba, par Liliane Hasson, éd. Stock, 1996; rééd. Fayard/Mille et une nuits, 2007