Auteur d'une trilogie (Le grand Cahier, La Preuve et Le troisième Mensonge, tous trois aux éditions du Seuil) qui l'a rendue célèbre à travers le monde, Agota Kristof est une écrivain rare, qui bâtit lentement une oeuvre profondément pessimiste et marquée cependant d'un rire comme étranglé. Née en Hongrie, elle s'en est enfuie en 1956 et s'est installée à Neufchâtel, en Suisse, où elle a commencé à écrire des pièces de théâtre, avant de se lancer dans l'écriture romanesque. Depuis, son oeuvre s'est étoffée (Hier, roman; L'Heure grise et autres pièces; L'Analphabète, récit autobiographique et C'est égal, recueil de nouvelles) jusqu'à ce dernier opus qui nous propose quatre pièces de théâtre sur la rédaction desquelles le livre ne nous renseigne aucunement, ce qui est bien dommage. Le lecteur aurait aimé savoir leur période d'écriture, et si elles ont été mises en scène ou en ondes.

"Le Monstre", qui ouvre le recueil, donne le ton de ce qui suivra, disposant au coeur d'un univers dégagé de toutes caractéristiques géographiques ou temporelles précises des individus confrontés à l'étrangeté, à la folie, au meurtre, à la mort, mais qui n'ont pas abdiqué tous leurs rêves ou leurs espoirs. Ainsi de Nob, chasseur de ce village primitif dans lequel un monstre est apparu. Retenu prisonnier par un piège, cette bête puante et amorphe, après avoir déclenché le dégoût, devient un but de promenade, suite à l'éclosion sur ses flancs de fleurs aux effluves grisants. Malgré les mises en garde de Nob, convaincu qu'il s'agit d'une ruse de l'animal pour attirer sa pitance, les villageois ayant aspiré une fois ses senteurs ne peuvent plus s'en passer et reviennent, au péril de leur vie, avaler l'opium nécessaire à leur existence. Soutenu par l'Homme Vénérable, le seul avec lui à n'avoir jamais respiré les exhalaisons funestes, Nob entreprend de protéger les habitants d'eux-mêmes, afin d'assurer la survie du village, qu'une extension irrépressible du monstre condamne à une disparition prochaine. Mais la rigueur et la pureté se montreront mauvaises conseillères...

"La Route", sous couvert de protestation écologique contre l'envahissement du bitume, met en scène un monde où toute trace de nature a physiquement, mais aussi spirituellement, disparu. Plus personne ne sait à quoi pouvait ressembler un univers sans ces routes qui, faute de carburant, ne sont désormais parcourues que par des individus à pied, pour qui ne compte plus que d'avancer, au hasard des bifurcations. Repos et foyer n'ont plus aucun sens, les seuls refuges étant les carcasses de véhicules abandonnés. L'inflexibilité du Code de la route continue de s'exercer sur des piétons qui sillonnent au hasard l'espace et se réfugient dans un individualisme définitif. Même le Fou, ayant mis à jour une portion de terre et ayant fait pousser un arbre dessus, ne parvient à soulever chez ses concitoyens de désir de changement. Un seul homme semble encore le comprendre, comme si son esprit se rattachait encore, par d'infimes racines, à un monde ancien: l'Ingénieur des Ponts-et-Chaussées...

"L'Epidémie" est certainement le texte le plus macabre en même temps que le plus drôle. Une vague de suicides secoue la tranquillité d'un village placé en quarantaine et dans lequel échoue un automobiliste ignorant du danger. Soucieux de sauver une jeune fille qu'il a détachée de la corde au bout de laquelle elle avait l'intention de se pendre, il se heurte à son inflexible volonté de mourir. Tandis que le médecin, alcoolique, noie son inutilité dans le gros rouge, les pompiers, seuls capables de résister à la déferlante suicidaire, se plongent dans de stériles paperasseries et rapports. Très vite, les certitudes vacillent, les résurrections incompréhensibles bouleversant la donne et culminant dans un jeu de massacre qui n'est pas sans rappeler le théâtre ou certains romans de Copi. Une magouille d'Etat légitimait ces exactions mais on ne peut s'empêcher de sourire devant la naïveté du dessein. La dénonciation de Kristof rejoint le le cinéma foutraque de Mocky.

"L'Expiation", enfin, est peut-être la pièce la plus abstraite du recueil. Un Sourd cracheur de feu et un aveugle joueur d'harmonica partagent leur misère et un lit dans un galetas sordide. Vivant difficilement de mendicité, quand la tenancière de leur chambre ne les prive pas entièrement de leurs ressources, les deux hommes finiront par affronter, dans le miroir décalé de leur handicap physique, les déficiences plus troubles et nauséeuses de leur âme. Le recueil se clôt sur un texte qui, par sa noirceur, évoque une atmosphère proche de celle du Grand Cahier, où les cruautés abondent, légitimées par les exactions militaires et la guerre, fléau inlassablement dénoncé par Agota Kristof.

Le Monstre et autres pièces (2007) d'Agota KRISTOF, éd. du Seuil, 2007