"Les Solennels" de Jacques Vaché et Jean Sarment (éd. Dilecta, 2007)
Par Nikola le vendredi 1 juin 2007, 12:03 - Critiques - Lien permanent
Critique du recueil de textes de Jacques Vaché et Jean Sarment, par Nikola...
Composé et présenté par Patrice Allain, maître de conférences à l'Université de Nantes et commissaire de l'exposition "Le Rêve d'une ville - Nantes et le surréalisme" en 1995, ce recueil propose un ensemble de textes courts, inédits pour la plupart, composés soit par Vaché seul, soit à quatre mains avec son ami Sarment, le tout accompagné d'un portrait littéraire de Vaché par son camarade.
Dans sa longue et précieuse introduction, Patrice Allain revient sur la figure de Jacques Vaché, héros du surréalisme naissant par l'entremise d'André Breton, et devenu avec le temps le paradigme de l'artiste sans oeuvres, pour reprendre la terminologie créée par Jean-Yves Jouannais dans son essai du même nom. D'autres auteurs, plus ou moins heureux, ont développé cette catégorie nouvelle d'artistes, dont Enrique Vila-Matas, inventeur de la tribu des Shandy, ces hommes que tout appelle vers la création artistique mais qui lui préfèrent une distance définitive dans le silence ou le geste éphémère. Cependant ce recueil vient relativiser quelque peu la netteté de cet estampillage un peu rapide, en mettant au jour les débuts littéraires d'un jeune Nantais déjà en rupture de ban avec la société mais encore loin de s'être affranchi totalement des affèteries languissantes de la poésie symboliste, comme le montre le texte d'ouverture "Ma vie est un long pourrissement", désenchanté à souhait malgré un titre annonciateur des exhalaisons putrides des tranchées de la Première Guerre.
En 1913 paraît à Nantes le premier numéro d'En route mauvaise troupe, sorte de "fanzine" auquel participent Vaché et Sarment. De cet épisode qui les mène immédiatement sur le devant de la scène à la suite d'une levée de boucliers bien-pensants, causant du bruit jusque dans la capitale, Jean Sarment se montre le précieux sismographe, relatant dans "Au bras du souvenir, portrait littéraire de Jacques Vaché", les espoirs et les ambitions de cette jeune confrérie d'écrivains en désir de rupture et de reconnaissance tout à la fois, le fameux Groupe de Nantes.
Mais ce sont Les Solennels qui illustrent le plus parfaitement cette double tendance contradictoire, fondée sur un hiatus historique entre la classe bourgeoise, nécessairement béotienne et "assise" (dans le sens rimbaldien du terme), et celle des artistes, dévoyés et bohèmes. Si le thème n'est pas neuf et participe d'une vision assez archétypale des conflits de l'époque, les quatre portraits-charges n'en sont pas moins savoureux, dépeignant les atermoiements veules du jeune bourgeois Jean Perdriel, écarté par son père des dangers du service militaire avant d'épouser par intérêt une laide quelconque qu'il trompera allègrement ("Un jeune homme très bien"). Un second récit narre les succès honteux d'un bohème, Paul Poire, qui néglige ses devoirs de fils, de chrétien et de nanti pour devenir comédien et se marier avec une fille de condition inférieure à la sienne, au grand dam du député François Chauvin qui en fait le portrait ("Le dévoyé"). Un troisième expose les sinueuses explications des parents Pichois-Lerond pour justifier que leur fils Hervé, prunelle de leurs yeux bouffis d'orgueil, ne soit pas envoyé au front, tandis qu'ils ne font rien pour sauver du même sort le fils de leur domestique, malgré ses vingt-trois ans de maison ("On mobilise"). Enfin le domestique exemplaire d'une famille aisée comprend un peu tard que son maître est un voleur et le quitte, avec la dignité compassée et le bon sens moral d'un vrai bourgeois en livrée, preuve s'il en est que l'habit ne fait pas le moine ("Gilles").
Ces attaques attendues d'un jeune artiste contre la figure honnie de Monsieur Homais, symbole haï d'une IIIe République repue de sa morale et de son bien-être, en dépit de leur saveur, n'ajouteraient rien à la gloire du fascinant épistolier des Lettres de guerre, si ne s'y trouvaient également plus de vingt dessins au trait réalisés par Jacques Vaché. Visiblement négligée par ceux qui l'ont connu, Breton tout le premier, l'oeuvre graphique de Vaché prend pourtant tout son sens et se manifestera avec une égale intensité dans sa correspondance, montrant l'importance qu'il accorde à ce média. Caricatures et portraits-charges se disputent ici la palme de l'Umour et commencent de témoigner de cette transition entre le poète quelque peu élégiaque des débuts et le dynamiteur implacable que les déflagrations de la Première Guerre feront exploser de ce cocon initial. Un profond désir de révolte et une volonté farouche de dynamiter la société animeront le Vaché dont Breton fait la connaissance.
Désormais le mythe Vaché appartient à tout le monde et se prête à quelques hypothèses fumeuses de journaux branchés, qui en font une "idole de la pop culture". Mais ce serait négliger les signes qu'il a laissés de son bref passage parmi nous (1895-1919) et que ce recueil vient enrichir un peu plus, nous laissant devant l'énigme de quelques clichés où fait défaut le rouge flamboyant de sa chevelure, comme un casque de flammèches.
Les Solennels de Jacques VACHÉ et Jean SARMENT, éd. Dilecta, 2007
Commentaires
merci pour ce billet, c'est toujours intéresant de vous lire. Je me demandais cependant pourquoi cette parenthèse : composé et presenté par Patrice Allain ?
Cordialement, Nikola...