"La porte tournante, dis-je. Asseyez-vous dans le hall et regardez la porte tournante pendant une heure. Cela tourne comme fou, sans s'arrêter! On entre, on sort, on entre, on sort, on entre, on sort! C'est une chose bien ingénieuse qu'une de ces portes tournantes. On peut avoir le mal de mer à la regarder trop longtemps. Mais prêtez-moi attention un instant. Supposons que vous entriez par cette porte tournante... Vous voulez tout de même avoir la certitude de pouvoir ressortir par cette porte tournante, n'est-ce pas? Qu'on ne vous la fermera pas au nez et que vous ne serez pas prisonnier du Grand-Hôtel?"

Celui qui parle ainsi, c'est le docteur Otternschlag, résident permanent de cet hôtel berlinois dans le hall duquel il passe quasiment toutes ses journées, fixant de son oeil de verre le ballet incessant des allers et venues. Un "Souvenir des Flandres", comme il appelle son visage, le défigure à moitié: d'un côté le "profil fin et aigu", de l'autre "un gâchis de guingois, ravaudé et rapiécé". Homme racé mais désillusionné, il guette l'impossible événement qui mettrait fin à sa solitude. Les deux moitiés contradictoires de son visage sont à l'image de son âme, elle-même fracturée entre l'espoir jamais atteint et le cynisme du désabusé.

Pourtant, il s'en passe des choses au Grand-Hôtel de Berlin. Les années vingt ont balayé une guerre douloureuse et encore visible, réanimant les activités de ces pantins que sont les hommes. La porte tournante ne cesse de tourner, poussant dans le hall les figures de la Grousinskaïa, célèbre danseuse sur le déclin après plus de vingt années de succès; du baron Félix de Gaigern, jeune homme de toute beauté acoquiné à une bande de cambrioleurs de haute volée; d'Otto Kringelein, modeste aide-comptable de Fredersdorf venu dilapider l'héritage de son père avant une mort annoncée par les médecins; de Preysing, directeur général des Cotonnières Saxonia, autoritaire et pusillanime; de la frivole Flammèche, qui pose nue contre quelque argent et rêve de devenir actrice de cinéma. Tous ces êtres, dont le relief se dessine avec plus d'acuité au fil des pages du roman de Vicki Baum, eux-mêmes environnés de visages moins saillants mais tout aussi empêtrés dans leurs destins respectifs, vont durant plusieurs jours croiser leurs chemins, avant de s'engager dans la porte tournante qui les mènera ailleurs, parfois définitivement.

L'art de Vicki Baum, dont nous avions déjà présenté le magnifique roman Ulle (éd. Phébus, 2006), ne se paye pas de grands mots. Ce roman de 1929 appartient à la première manière de cet écrivain autrichien, née Hedwig Baum, qui vit ses ouvrages condamnés par les Nazis sous prétexte qu'ils risquaient de démoraliser les foules. Il est vrai que derrière cette chorégraphie harmonieusement réglée se profilent des désarrois bien plus profonds qu'on ne le soupçonnerait. Luttant contre la solitude, la vieillesse, la maladie, la mort, tous sont engagés dans un combat sans merci pour survivre. D'avoir situé cette farouche empoignade sous les ors du Grand-Hôtel ne fait qu'en souligner l'impeccable cruauté. Et cependant, sous le regard glacé du dandy morphinomane qu'est le docteur Otternschlag, une forme d'espoir vacille sans jamais s'éteindre. Difficile d'aller jusqu'à prononcer les mots d'amour, de solidarité, d'amitié même: Vicki Baum n'est pas dupe de la vacuité des déclarations d'amour et des protestations d'amitié, mais quelque chose d'indéfinissable aura uni, fût-ce à leur insu ou à leur corps défendant, ces individus égarés. Que les deux plus humbles quittent ensemble le Grand-Hôtel n'est pas sans symbolisme, malgré la présence tapie de la camarde.

Après son départ pour les Etats-Unis et sa naturalisation américaine, Vicki Baum collabora avec les studios de Hollywood, soit pour l'adaptation de ses propres textes (Grand-Hôtel fut adapté en 1932 et connut le succès), soit pour adapter ceux d'autrui. Son aura en sortit diminuée, frappée de l'accusation de facilité. Il convient donc de revenir voir aux sources de son écriture, pour apprécier la noirceur et la lucidité de son oeuvre.

Grand-Hôtel (Menschen im Hotel, 1929) de Vicki BAUM, traduit de l'allemand par R. et G. Baccara, éd. Phébus, 1997; rééd. coll. Libretto 250, 2007