Sans la présence des dessins de Leonora Carrington, je n'aurais peut-être jamais pensé à me procurer le conte Lilus Kikus que les éditions Les Perséides ont fait paraître l'an dernier dans leur collection "La Lune attique". Il faut avouer que le nom d'Elena Poniatowska m'était totalement inconnu, et que même après des recherches il continue de me rester obscur, les renseignements à son sujet se faisant plutôt rares ou de peu d'intérêt. On n'a rien dit d'un auteur une fois qu'on a établi la liste des prix et distinctions littéraires censés l'honorer. Et puisque les informations se refusent à moi, je me contenterai donc d'évoquer ma lecture de cet étrange petit livre qu'est Lilus Kikus.

Premier ouvrage de fiction d'Elena Poniatowska, qui le publie en 1954, ce court récit appartient à un genre difficile, celui du passage initiatique de l'enfance à l'adolescence d'une petite fille, Lilus Kikus, dont le comportement naïf et rêveur a tout pour désarçonner les adultes qui l'environnent. Composé de courtes histoires (douze très exactement), le texte dessine le profil à la fois effacé et net d'une enfant que le monde émerveille et qui vit dans une sorte de communion parfaite avec lui. Humains, animaux, plantes, tout semble participer d'une même rêverie qui l'entraîne souvent loin des préoccupations des gamines de son âge et prête à ses moindres paroles un caractère absurde et poétique. Ses formulations péremptoires ont la puissance déflagrante des bombes anarchistes sans en avoir les conséquences. Car Lilus Kikus n'est pas une dynamiteuse sociale. Son rôle est beaucoup moins révolutionnaire que subversif. Redistribuer les cartes ne fait pas partie de ses attentes: à cet égard elle est plus proche de l'Alice de Lewis Carroll que du Gavroche de Victor Hugo. Il ne faut donc pas s'étonner que son intrusion dans le monde du militantisme n'ait pas les résultats souhaités. C'est que Lilus est avant tout elle-même et que cette posture existentielle, qui la met en porte-à-faux avec l'univers sérieux et responsable des adultes, suffit à la singulariser.

L'ennui jamais ne guette la petite Lilus, car la vie mexicaine qu'elle découvre autour d'elle est suffisamment riche pour l'occuper des heures entières. Jouer dans le caniveau, accompagner sa mère au concert classique, se rendre à la plage d'Acapulco, s'immiscer dans les manifestations populaires, ne rien faire, penser à Dieu, participer à une procession, discuter avec ses amies, tomber malade, converser avec un écrivain, constater l'émergence de passions mortelles, entrer au pensionnat: autant d'événements à la fois quotidiens et précieux que Lilus interroge avec la candeur explosive des enfants ayant tout saisi de manière intuitive, dans un au-delà de la raison qui leur fait toucher du doigt le rouage qui cèdera sous la pression du rêve.

A la fois illustrations et échos visuels, les dessins de Leonora Carrington qui accompagnent ce texte lui donnent une profondeur particulière. La jeune Lilus, dont la taille varie dans l'image en fonction de l'objectif utilisé, multiplie les points de vue sur le monde et en perturbe l'agencement. Frêle brindille, tremblante silhouette, visage aigu ou oeil cerné, elle est le point de fuite qui ouvre dans la trame du réel une béance poétique improbable. Au fil des pages, dessin et récit se répondent, s'amplifient l'un l'autre, jusqu'à former un signe à déchiffrer, sorte de rébus mystérieux, à l'image de son identité, Lilus Kikus, qui sonne comme une formule magique ou un sésame merveilleux.

Lilus Kikus (1954) d'Elena PONIATOWSKA, traduit de l'espagnol, Mexique, par Françoise Léziart, éd. Les Perséides, coll. La Lune attique, 2006