Quelle est l'origine du monde?

Prenant prétexte d'une anecdote - la conférence d'Hérodote d'Halicarnasse sur les guerres médiques -, Gore Vidal met en place un roman à la fois historique, initiatique, biographique et artistique autour de la notion de la création, divine ou humaine. Confiant la parole à Cyrus Spitama, petit-fils et héritier spirituel de Zoroastre, ambassadeur de Perse à Athènes, Vidal fait preuve une nouvelle fois d'un talent certain pour la reconstitution historique, s'attardant ici sur les fondations de l'empire de Darius, qui finit par couvrir un territoire allant de la Macédoine aux marches de l'Inde, sans oublier l'Egypte. Mais en dépit de son érudition et de son subtil agencement, ce serait réduire la portée de ce roman que de le restreindre à une simple couleur antique. Derrière les propos de Cyrus Spitama, vieil homme de 75 ans devenu aveugle et récitant ses mémoires à son neveu Démocrite, se profile une interrogation plus vaste sur l'existence et les fondations de l'univers.

Cyrus Spitama a en effet un parcours peu ordinaire, qui l'a entraîné de Suse à Babylone, de Bactres à Athènes, de l'Inde à cet empire éclaté que Vidal appelle le Cathay et qui correspond à la Chine. Personnage plutôt caustique et mordant, Cyrus Spitama relate sa vie avec alacrité et lucidité, malgré quelques pointes de mauvaise foi, notamment contre les Grecs, dont il ne cesse de railler la fausseté et l'inculture. Au cours de ses nombreux déplacements intérieurs, qui font de lui une sorte de double terrien d'Ulysse, Spitama est confronté à de multiples courants de pensées philosophiques ou religieux, vers lesquels son statut d'héritier du zoroastrisme et ses interrogations personnelles l'attirent irrésistiblement. Pythagorisme, Védisme, Jaïnisme, Bouddhisme, Confucianisme... une kyrielle d'interprétations du monde sont ainsi brassées au travers de dialogues et de rencontres concrètes qui en atténuent l'aridité intellectuelle et les revivifient au contraire.

Outre le regard politique et économique que Spitama, en tant qu'envoyé du Grand Roi de Perse, jette sur ces contrées méconnues que sont l'Inde et la Chine, et dont l'antiquité n'en demeure pas moins riche d'enseignements actuels, ne serait-ce sur les liens éternels entre richesses et pouvoir, c'est à une quête éperdue sur la vérité du monde que se livre cet homme, à qui sa position intermédiaire entre les sphères de l'action et de la contemplation offre le point de vue le plus complet. Et c'est sans doute l'honnêteté sincère de Spitama, que sa filiation zoroastrienne n'aveugle jamais, qui emporte l'adhésion du lecteur. Arc-bouté sur les fondements du Seigneur Sage, qui aurait créé Ahriman pour faire naître, à l'intérieur de sa perfection absolue, un élément de friction, Spitama est cependant contraint de reconnaître les écueils et les apories du zoroastrisme. Ainsi d'ailleurs que de toutes les religions ou philosophies, qu'elles se soient ou non intéressées au problème originel de la création du monde, puisqu'aucune vue ne semble à même de le convaincre radicalement. Et les derniers mots de Démocrite, scribe et neveu de Cyrus Spitama, ne sont guère en mesure de renverser la donne. A tout prendre l'incertitude de Spitama est encore la posture la plus susceptible de nous satisfaire, qui pose la question sans trouver jamais la réponse.

Création (Creation, 1981) de Gore VIDAL, traduit de l'anglais, Etats-Unis, par Brice Matthieussent, éd. Grasset, 1982; rééd. Galaade, 2007