"Le Cercle de feu" de Hans LEBERT (éd. Jacqueline Chambon, 2004)
Par Nikola le vendredi 22 juin 2007, 12:11 - Critiques - Lien permanent
Critique du roman de Hans Lebert, publié en 1971, par Nikola...
1947. Après la Guerre, le capitaine Gottfried Jerschek, engagé auprès des troupes alliées dans la lutte contre le nazisme, retourne dans le pays qu'il a quitté au moment de l'Anschluss, l'Autriche, pour renouer avec son passé, et plus particulièrement sa mère et sa demi-soeur, Hildegarde. Revenu dans la maison paternelle construite en Styrie, au coeur des montagnes, il ne retrouve que Hilde, devenue simple fille de ferme après avoir participé à l'équivalent féminin des Jeunesses Hitlériennes. Au milieu de cette nature sauvage, magnifiquement décrite tant dans sa réalité que dans sa dimension mythique par la plume de Lebert, un duel implacable va opposer le frère et la soeur.
Aux accusations morales portées par Gottfried contre une soeur dénaturée, qui a pu non seulement pactiser avec l'horreur nazie mais également participer volontairement à son action délétère, répondent les reproches de traîtrise portés par celle qui, passionnée de musique wagnérienne, porte physiquement et spirituellement toutes les marques de la germanité. Fière guerrière soucieuse d'imposer sa puissance à un demi-frère beaucoup moins résistant qu'elle, Hilde est une force brutale jusque dans son désir amoureux. Usant de son corps comme d'une arme, elle tente de circonscrire Gottfried, n'hésitant pas à rappeler et accentuer le désir incestueux autrefois sensible entre eux. Ce dernier, encore hanté par les émois érotiques de leur adolescence commune, use de toute sa conscience morale, tant de vainqueur que d'ancien croyant, pour contrer les pulsations vitales émanant d'une femme entièrement vouée à la puissance charnelle.
Alors que le germe nazi continue de pousser ses ramifications effrayantes au sein d'une population nouvellement convertie aux vertus alliées mais intérieurement formatée par les discours fascistes, alors que le chalet de bois est lentement rongé par un champignon pestilentiel apparu à cause de l'assassinat du père de Hilde par les partisans, le huis clos s'achemine vers sa conclusion à la fois historique et mythologique. Car Hans Lebert, dont l'oeuvre est marquée par la collaboration des Autrichiens au nazisme, ne se prive pas des ressorts parfois grandiloquents mais toujours impressionnants du mythe et du surnaturel. C'est que l'enjeu du conflit touche à la nature même de l'Homme et que de cette lutte doit sortir rien moins que le rachat des fautes les plus atroces. Cette volonté de rédimer Hilde, fût-ce par le sacrifice, est une obsession de Gottfried qui va trouver progressivement un écho dans le coeur de sa demi-soeur, afin que le stigmate qui la défigurait s'estompe enfin par la clémence d'une âme désormais réunie à elle-même.
On aurait tort de s'inquiéter des relents christiques ou sacrificiels de ce roman, que le style de Lebert, et son intelligence, harmonisent idéalement au décor de ce drame. Contemporain de Thomas Bernhard et d'Elfriede Jelinek, autres contempteurs de la médiocrité autrichienne et de ses accointances avec le nazisme, Hans Lebert porte magistralement jusqu'à son terme, et sans jamais en évacuer la violence ou l'impudeur, les soubresauts de deux âmes hantées par un idéal et une même noblesse, aux limites de l'aveuglement.
Le Cercle de feu (Der Feuerkreis, 1971) de Hans LEBERT, traduit de l'allemand, Autriche, par Bernard Kreiss, éd. Jacqueline Chambon, 2004