Cette Mélodie d'Albion nous entraîne au début du vingtième siècle à Londres, du côté de Hackney Square, où Clement Harcombe élève seul son fils Timothy, avec l'aide duquel il anime un "Théâtre Chimique" dont les séances voient l'afflux d'un grand nombre de gens en détresse et soucieux d'alléger le fardeau de leur existence. Autour d'eux, qui vivent en parfaite communion dans un modeste logement, se réunit régulièrement un petit groupe de cinq ou six personnes, parmi lesquelles la minuscule Margaret Collins ou le timide Stanley Clay. Dans ce Cercle sont débattues les questions de médiumnité qui occupent la vie de Clement Harcombe, considéré par tous ces individus comme un maître à penser. Sa mère, Cecilia, étant morte à sa naissance, Timmy n'a que son père sur qui s'appuyer, et ce dernier veille lui-même à son éducation, notamment par la lecture d'ouvrages choisis constituant sa bibliothèque, et qui vont, dans la trame du récit, fournir la matière essentielle aux rêveries étranges du petit garçon.

Le roman est en effet construit en alternance, chaque chapitre impair relatant l'existence et l'évolution de Timothy, tandis que les chapitres pairs sont dévolus aux rêves éveillés subits qu'il connaît de façon régulière. Dans la chambre de Clement, son "cabinet de curiosités", se trouvent des ouvrages portant sur la musique, l'histoire, la littérature et la peinture anglaises. Ils sont la "mélodie d'Albion" dont il ne cesse d'entretenir son fils, et qui vont fournir la matière de ses plongées oniriques dans une version transfigurée de sa vie. Charles Dickens, William Byrd, Thomas Gainsborough, Daniel Defoe, William Hogarth, Daniel Defoe, Henry Purcell, Lewis Carroll, Arthur Conan Doyle, Samuel Johnson... vont ainsi servir, non seulement de cadre à l'imagination fiévreuse de Timothy, mais également de référent littéraire à Peter Ackroyd, qui leur emprunte des passages ou en fait sa source d'inspiration.

Tandis que le jeune garçon apprend petit à petit à mieux connaître son père, à qui il est finalement retiré pour être confié aux bons soins de ses grands-parents maternels, chez qui il découvre les liens l'unissant à une femme qu'il n'a connue qu'en photographie, puisque morte en le mettant au monde, tandis qu'il grandit dans l'indécision de son destin et l'angoisse de voir se rompre le lien ténu qui le relie encore à un père devenu rare et distant, les rêveries s'enrichissent de symboles et de dimensions qui contribuent à étoffer l'épaisseur intellectuelle et sentimentale de ce jeune prodige. Car le don de guérison que Timothy attribue longtemps à son seul père se révèlera être le sien propre. Mais le chemin est long jusqu'à cette appréhension de son destin, et une série de rapprochements et d'éloignements de Clement seront nécessaires avant que Tim accepte enfin la filiation qui lui est offerte, qu'il en reconnaisse l'indéfectible présence en lui.

Pendant ce temps, la "mélodie d'Albion" se développe, prend racine dans un passé mythique, expose sa ligne de beauté dans les gravures et tableaux des grands maîtres anglais, déroule ses volutes musicales entre pavanes et madrigaux, se donne à lire parmi les sonnets, romans et drames de la littérature insulaire. Livre d'hommage à un peuple et à son histoire, La Mélodie d'Albion est également, par le recours permanent au pastiche dans les livres pairs, un concentré des références culturelles de Peter Ackroyd, que son amour pour Londres a amené à la rédaction d'une biographie de cette cité (éd. Stock, 2003) et qui imprègne de nombreuses pages de ce roman. Parfois insaisissables pour un lecteur étranger, ces clins d'oeil nous privent certainement d'une partie du plaisir de lecture, mais le talent d'écriture de l'auteur et sa capacité à instiller, dans le récit d'une vie émouvante par son humilité et sa ténacité, les éclats plus vifs d'une réflexion profonde sur l'âme d'une nation, préservent le lecteur de tout décrochage. La dernière page tournée, nous laissons Timothy écouter les trilles d'un oiseau aux funérailles d'un de ses congénères, mélodie d'Albion légère et grave à la fois, manifestation limpide qu'un héritage s'est transmis par-delà le temps.

La Mélodie d'Albion (English Music, 1992) de Peter ACKROYD, traduit de l'anglais par Bernard Turle, éd. Le Promeneur (Gallimard), 1993