En mai 2003 paraissait aux éditions Joëlle Losfeld le numéro 13 de la revue Le Visage vert, du nom d'un roman de Gustav Meyrink, puis le silence s'étendait autour d'une action débutée en 1995 et menée de main de maître par Xavier Legrand-Ferronnière. A l'époque Paludes avait rendu compte de quelques-uns des numéros de cette revue, qui mêlait intelligemment anthologie de nouvelles fantastiques et analyses fouillées, souvent passionnantes. Le retour, aux éditions Zulma, sous une maquette attirante, du Visage vert ne pouvait que nous alerter et c'est avec grand plaisir que j'ai plongé dans ce quatorzième numéro.

S'ouvrant sur une fantaisie extrême-orientale de Fitz-James O'Brien ("La Dent-de-Dragon qui appartenait au magicien Piou-Lu"), savoureuse tentative de révolution par un Empereur détrôné désireux d'écarter l'usurpateur et s'aidant d'une magie canularesque pour y parvenir, le volume traite d'abord de thèmes assez variés, à travers deux textes d'Arsène Houssaye, célèbre encore aujourd'hui pour avoir été le dédicataire des Petits poèmes en prose de Charles Baudelaire, dont l'imagination boulevardière s'agrémenterait, d'après Eric Vauthier, qui lui consacre une introduction éclairante, d'une dimension macabre, marquée par le romantisme noir et le décadentisme, suivis d'une parodie délicieusement étrange d'Edward Bulwer-Lytton, par Bret Harte ("L'Être du seuil"), traduit et présenté par Anne-Sylvie Homassel.

La suite du volume est intégralement consacrée au thème des "amateurs in suffering", expression empruntée à Maturin, l'auteur du Melmoth, tels que l'esprit Fin-de-siècle les a mis en scène sous les figures féminines de la goule ou de la Femme fatale. Loin des héroïnes actives et destructrices de Sade, ces amateurs de souffrances sont plutôt des spectatrices qui parviennent, par l'observation de scènes cruelles et douloureuses, à des extases que les sens naturels ne semblent plus leur permettre d'atteindre. Après une analyse de Delphine Durand sur les liens existant entre les esthétiques de Jean Lorrain et de Gustav-Adolf Mossa, peintre niçois qu'il convient de redécouvrir, ce sont trois nouvelles de Lorrain lui-même ("La Dame aux lèvres rouges", "L'Inassouvie" et "La Pompe-Funèbre") qui ouvrent le bal, à travers trois personnages féminins qui se délectent dans les bras d'amants qu'elles savent voués à la mort, et c'est cette perspective funèbre qui leur fait connaître les émois les plus puissants. La misogynie de Lorrain se double d'une sensualité homosexuelle pour dessiner de la femme une image effrayante.

Dans "Supplice de Genso", Félicien Champsaur nous offre le cérémonial ouvragé et sensuel d'une mise à mort au coeur d'un jardin dont les fleurs sont comme un écho végétal des subtils instruments de torture. La belle Sameyama assiste toute vibrante au supplice de son amant, dont le sang dégoutte sur les anthuriums et les cattleyas, "bouquet de volupté et de mort" qu'elle étreint passionnément à la toute fin du texte. Paul Adam ("Sur le fil") et Robert de Machiels ("Les Barelli, gymnastes") nous entraînent dans l'univers du cirque, où les coeurs battants de femmes haletantes attendent avec ardeur la chute qui brisera le crâne des acrobates pendus au ciel de la toile. De son côté, Edward Frederic Benson révèle les "Décrets insondables" qui ont pu causer la mort de lady Rorke, qui a toujours cherché à masquer la jouissance que lui procuraient les petites douleurs des autres, avant que ses talents spirites ne se retournent contre elle et dévoilent sa participation secondaire à un "crime".

Enfin, un long récit de Hanns Heinz Ewers, "L'Exécution de Damiens", met en scène une prédatrice étrangement impavide. Lady Cynthia semble jouir d'un état cataleptique qui l'emmène à travers les siècles en ce jour de mars 1757 où le régicide Damiens, qui avait tenté de tuer Louis XV, fut supplicié en place publique. Fasciné par cette femme en posture d'orante, le narrateur, alors âgé de dix-huit ans, revient sur les circonstances de cette découverte et l'horreur qu'elle lui causa, redoutant désormais "les femmes qui ont des sentiments, une âme, de l'imagination [.] Et tout particulièrement si elles sont anglaises". Annoté avec précision par Michel Meurger, le texte est suivi par une analyse de ce dernier, sur l'influence des sciences naturelles de la fin du XIXe siècle dans l'écriture et l'imaginaire de l'auteur allemand, qu'une "apologie des forts et le déni de la civilisation" devaient mener vers "les paluds du kitsch hitlérien".

En guise d'épilogue, une amusante fantaisie de Joris-Karl Huysmans, "Damiens", donne un tour très personnel à la réminiscence de ce supplice fameux dans l'histoire de la justice et dans celle de la littérature.

Le Visage vert n°14, revue éditée chez Zulma, 2007