Figure de la disparition, de l'effacement au monde, de l'estompe crayonnée sur l'infime, Robert Walser a semé derrière lui quelques rares cailloux: romans et récits, qui nous mènent tout droit sur ce chemin enneigé où il devait achever silencieusement une existence presque entièrement retirée dans une clinique psychiatrique.

La Promenade (Der Spaziergang) est un court récit de 1917 où se retrouvent des thèmes chers à l'auteur mais également un ton et un humour primesautier qui ne sont qu'à lui, et dont l'apparente légèreté fait affleurer, comme en filigrane, une gravité étonnante. Loin d'appartenir au genre de l'autobiographie - qui nécessite de la part de l'écrivain une croyance dans le moi qu'on imagine mal sous la plume d'un Walser -, ce récit d'une promenade joue au contraire du pouvoir digressif de la création et de l'imaginaire. Commencé comme la narration rétrospective d'une déambulation, le texte se montre vite, et par fulgurances, comme un work in progress, une oeuvre en perpétuelle mutation, au gré des envies et des aléas du narrateur. Délaissant son cabinet de travail pour ranimer une inspiration en panne, ou rafraîchir en quelque sorte ses impressions au contact du monde extérieur, l'auteur est à la fois le jouet du hasard et de la nécessité. Il effectue ainsi une série de gestes censés raffermir une vie de bohème toujours prête à sombrer dans l'indigence: passage au guichet de sa banque, visite à une bienfaitrice qui lui a ouvert sa table, supplique à un employé des impôts, etc. mais ne se prive jamais du plaisir de l'inattendu, qui le met en contact avec des femmes qu'il complimente sur leur voix ou leurs traits, qui le fait assister à des scènes du quotidien qu'il s'empresse d'engranger dans sa mémoire pour, nous dit-il, "le décrire ou l'écrire dans un texte ou une sorte de fantaisie qu'[il] intitule[ra] La Promenade", preuve s'il en est du volontarisme de l'auteur dans la naissance de ce récit. Agrémentée de plusieurs descriptions de lieux, d'une touche légère et souvent nostalgique, empreinte d'un humour distancé et savoureusement ironique, cette promenade entraîne progressivement son héros et le lecteur vers un crépuscule qui assombrit le paysage et l'état d'esprit de l'écrivain, jusqu'à laisser, à la dernière page, les marques fragiles de l'inquiétude.

Ce que j'aime chez Walser, c'est le mystère et la complexité de cette apparente simplicité, qu'il parvient à conférer à toute chose et tout être. Passionné par ce qui l'entoure, par les individus qui croisent son chemin, et dont chacun semble receler, comme un trésor caché et parfois oublié par celui-là même qui le porte, un éclat qui en fonde l'humanité, heureux de ces aléas et incidents qui infléchissent souverainement une promenade qu'il a décidé de confier au hasard, mais ne lâchant jamais les rênes d'une création dont il est le seul maître, Robert Walser a les yeux d'un enfant. Un rien l'amuse, un rien l'effraie. Hanté par l'idée de la respectabilité, de la bienséance, de la tenue, il en est cependant, par la candeur avec laquelle il l'aborde, l'un des plus subtils dynamiteurs que je connaisse. Non que l'art de Walser soit d'ailleurs gonflé d'une charge politique ou révolutionnaire! Il est d'une remarquable soumission, conscient de la place que la société attribue à chacun, mais cette compréhension n'est pas acceptation passive et absolue: la soumission engage autant le maître que l'esclave. Elle auréole celui qui s'en réclame d'un éclat particulier, et tient à ce que les règles de son art soient respectés. Art ou jeu d'ailleurs, mais ici les termes se valent. Car ce récit de Walser a la gravité espiègle et sérieuse des jeux d'enfants, où tout est masque, mais où il ne serait question d'introduire quelque doute, sans fausser dangereusement le plaisir des protagonistes. Alors, entrer dans une librairie pour réclamer LE livre qu'il faut avoir lu, aura des allures de mission secrète et de gage enfantin terminés par un pied de nez au monde des adultes, enflés de leur propre suffisance. Mais que peuvent ces hommes du "trop" face à un être du "rien" comme Walser, dont l'enveloppe ne pèse pas plus qu'un trait de crayon sur un bout de papier arraché à un livre de comptes?

La Promenade (Der Spaziergang, 1917) de Robert WALSER, traducution de l'allemand par Bernard Lortholary, éd. Gallimard, 1987, rééd. coll. L'Imagnaire 541, 2007