"Gog" de Giovanni Papini (éd. Attila)
Par Nikola le vendredi 7 septembre 2007, 11:18 - Critiques - Lien permanent
Critique du roman de Giovanni Papini, lauréat du Prix Nocturne 2006, par Nikola...
Les pieds bien à plat sur notre sphère terrestre, un homme en manteau noir, le chapeau sur la tête, la canne en mains, laisse couler de ses lèvres méprisantes un long jet de salive destiné à s'écraser sur nos médiocres humanités. Cette illustration de Rémi, jouant admirablement des tons bleu et noir, ouvre avec superbe la réédition de Gog, roman de l'écrivain Giovanni Papini (1881-1956), dont il faut déjà signaler qu'elle est la conséquence d'une résurgence, celle du Prix Nocturne, fondé en 1962 par Roland Stragliati, et que la revue Le Nouvel Attila, désormais fondée en maison d'éditions, a décidé avec justesse de remettre à nouveau. Désireux de récompenser "un ouvrage oublié, d'inspiration insolite ou fantastique", ce prix a été décerné en 1962 à Leo Perutz, en 1963 à Bruno Schulz et en 1966 à Hugues Rebell, avant de connaître la longue éclipse dont viennent de le tirer les animateurs de la revue.
Sorti en 1931 et presque immédiatement traduit de l'italien par René Patris pour Flammarion, Gog est ici augmenté de cinq chapitres inédits traduits par Marc Voline. Composé de nombreux chapitres constituant un défilé improbable de rencontres et d'entretiens, Gog se veut la misanthropique relation d'un milliardaire fou et excentrique, que sa richesse ne parvient jamais à arracher à l'ennui profond d'une humanité réduite au marchandage. A la tête d'une fortune dans laquelle il ira jusqu'à se baigner au sens propre du terme - pour mieux en souligner le caractère inconfortable -, le globe-trotter Goggins, dit Gog, abandonne à Papini, venu visiter un ami à l'asile où il réside également, ses journaux et réflexions. Prévenu par l'auteur qui n'y voit qu'un "symbole de la civilisation cosmopolite, fausse et bestiale", et qui décrit Gog comme un "monstre [...] exagérant certaines tendances modernes", le lecteur se trouve entraîné dans une série de rencontres avec les personnages les plus extravagants, aussi bien des inconnus que des célébrités de l'époque, qui tous exposent à Gog les soubassements de leur existence ou les rouages de leurs pensées. Cela donne lieu à de savoureux moments, portés par une écriture jubilatoire, au cours desquels Gog joue le rôle parfois involontaire de "révélateur", au sens photographique du mot, des "imaginations" secrètes, révoltantes ou absurdes, celées par les hommes dans l'obscurité de leur coeur. A cet égard, le roman a presque valeur de "conte philosophique": Papini y manipule les idées avec la même inconséquence pratique et la même attente impatiente que les enfants, les billes de verre coloré. De cet entrechoquement jaillissent des étincelles fulgurantes ou à demi-mortes, qui sont autant d'expériences virtuelles. Car c'est là où le bât blesse: jamais Gog n'accède à l'épaisseur d'un personnage, et ses sombres fureurs - il envisage d'affamer un continent, de bouleverser la géographie, d'asservir les hommes à ses idées - ne dépassent jamais le cadre strict de la fantasmagorie. Collectionneur dans l'âme, Gog aligne sur des étagères les bibelots les plus étranges, les plus surprenants. Mais la visite de ce musée paradoxal a les mêmes inconvénients que son équivalent artistique: l'impact y est comme assourdi.
Cette réserve, qui touche à un défaut de construction romanesque, ne doit pas éloigner le lecteur d'un roman qui contient de sombres éclats, même si la noirceur annoncée par la couverture ou le titre de la collection, n'est pas toujours aussi pure et incisive que j'aurais pu l'espérer. Touche à tout un peu trop contradictoire à mon goût, Papini a eu la mauvaise idée de disposer, à la fin du livre, un chapitre qui atténue considérablement la portée sarcastique et violente de son roman. M'appuyant sur son parcours biographique, qui l'a mené de l'avant-garde iconoclaste à la réaction fasciste, en passant par la conversion au christianisme, je vois dans ces dernières pages les racines d'une position idéologique. C'est peut-être donner trop d'importance à la politique chez un homme passionné par la polémique et mêlant abruptement provocation et naïveté. Cela n'en dénature pas moins l'envergure de Gog, qui semble se réconcilier tardivement - mais surtout naïvement - avec une nature et une humanité jusque là reléguées au rayon des farces et attrapes. Ceci mis à part, le talent de l'auteur, sa verve d'écriture, son sens du grotesque et sa palette d'imagination n'en constituent pas moins les sources d'une lecture extrêmement drôle et roborative, pour peu qu'on ait le goût de la cruauté.
Et puisque la couverture m'apparaissait si évocatrice du contenu, il n'est que d'y retourner pour y lire l'inévitable déconvenue du personnage central. La Terre se tient entre deux "G", qui forment avec elle le nom "Gog". En crachant sur le monde, le héros ne pouvait faire autrement que de s'éclabousser lui-même de son glaviot. Poursuivi par l'ennui, réduit à son diminutif, Gog ne pouvait que disparaître au coeur de la nature toscane, au milieu des êtres simples qu'il avait espéré balayer dans un raz-de-marée définitif.
Gog (1931) de Giovanni PAPINI, traduit de l'italien par René Patris et Marc Voline, éd. Flammarion, 1932; rééd. augmentée Attila, coll. Nocturne, 2007