Je dois avouer que le nom de Barbara Pym ne m'inspirait pas grand chose. Elle faisait partie, à mes yeux, de cette clique d'écrivains anglaises sans intérêt réel, obnubilées par la difficile conciliation des désordres amoureux avec les nécessités de la raison. Aussi avais-je mis de côté sans trop de scrupules les trois parutions de Bourgois, qu'accompagnaient, qui plus est, et pour mieux me mystifier, deux récits de Jane Austen. Cependant, par acquit de conscience, j'avais tout de même pris la peine de lire les quatrièmes de couvertures, ainsi que la préface d'un des trois titres, par René de Ceccatty. Le temps ayant fait son office, une forme de curiosité a commencé de naître et je me suis plongé, sans trop y croire, dans La douce colombe est morte.
Et le charme a agi. Je n'ira évidemment pas jusqu'à dire que Barbara Pym est l'auteur du siècle, ni qu'elle est en mesure de détrôner les grandes figures de mon panthéon littéraire, mais comme je n'ai jamais considéré non plus comme négligeables les auteurs qu'on qualifie de mineurs, leur trouvant parfois un charme plus humain, une aura moins écrasante, je ne repousserai pas non plus d'un revers de main le plaisir que m'a causé la découverte de cette femme.
Pourtant, elle ne partait pas gagnante. S'intéressant presque exclusivement au monde des pasteurs anglicans et à leurs ouailles, jouant avec cette obsession anglaise que sont les convenances sociales, négligeant de développer toute intrigue pour lui privilégier la simple observation des mouvements du coeur et de l'esprit d'individus que tout semble tenir à distance les uns des autres, et chez qui l'hypocrisie tient lieu de savoir-vivre, Barbara Pym ne semblait guère susceptible de retenir longtemps mon attention.
Or, dans la lignée d'une Ivy Compton-Burnett, Barbara Pym a ce talent rare de faire jaillir, des situations les moins affriolantes littérairement, une espèce d'éclat assourdi qui lui sert de génie. Son regard à la fois moqueur et attendri pénètre avec la même rigueur chacun de ses personnages et ne masque rien de leur pusillanimité, sans pour autant se délecter de leur turpitude. Il n'est pas ici question de trancher à vif dans les chairs: les protagonistes de ses romans n'ont rien de monstrueux, ni en bien ni en mal. Ils sont même d'une platitude assez déconcertante, vagues silhouettes arrachées à la quotidienneté et jetées pêle-mêle sur une page: pasteurs évanescents, femmes vieillissantes, trentenaires craignant un célibat définitif, bigotes de presbytères, anthropologues fastidieux, hommes trop jeunes ou indélicats...
C'est de n'avoir d'ailleurs pas su renouveler cet univers quelque peu sclérosé que Barbara Pym allait payer la faute, sombrant dans une éclipse éditoriale qui dura plus de dix ans, avant qu'un article paru dans le Times Literary Supplement de 1977 n'attire à nouveau l'attention sur elle, lui permettant d'obtenir le Booker Prize la même année. Mais s'arrêter à cette apparente répétition serait une erreur. Sous les dialogues convenus, les situations triviales, les inquiétudes surannées, court une ironie labile, malicieuse, qui fait grincer les ressorts d'une société corsetée.


La douce colombe est morte (The Sweet Dove Died, 1978), Un brin de verdure (A Few Green Leaves, 1980) et Une demoiselle comme il faut (An Unsuitable Attachment, 1982) de Barbara PYM, traduits de l'anglais par Martine Béquié et Anne-Marie Augustyniak, éd. Christian Bourgois, 1987 et 1989, rééd. coll. Titres, 2007