Qui n'a jamais rêvé d'atteindre, dans toute leur réalité concrète, les mondes imaginaires décrits dans la fiction? Qu'ils soient de pures constructions virtuelles ou des agencements remaniés du réel, les univers fictionnels sont aussi puissants que les fioles de rosée qui emportèrent Cyrano de Bergerac sur la lune... Et je ne connais même que l'imaginaire pour être à la fois véhicule et destination, car c'est en créant le moyen d'y entrer qu'on construit également l'univers où l'on va se rendre. A cet égard, le roman de Jérôme Lafargue est une subtile démonstration de cette proposition.

Dans la ville de Riemech s'est retiré l'écrivain à succès Timon Lunoilis, accompagné de son épouse Ilanda, qui souffre d'un cancer. Cette vie repliée n'a cependant pas tari la source de l'écriture: dans le "bureau" qu'il s'est installé en ville, Timon entreprend la rédaction de biographies d'écrivains imaginaires. Mais la disparition subite du couple, dans la nuit du 5 au 6 décembre, entraîne l'arrivée de Johan, frère jumeau de Timon, convoqué par la gendarmerie afin d'aider le capitaine Reuleville dans ses investigations.

Cette enquête immobile, nous la suivrons par dessus l'épaule de Johan, tandis qu'enfermé dans le bureau de son frère, il parcourt avec curiosité et hasard les nombreux documents laissés par Timon, du journal intime retrouvé sous une latte du parquet à ces biographies imaginaires. Peu à peu s'élabore l'idée inacceptable qu'un des auteurs inventés par Timon ait finalement réussi à s'incarner dans la ville de Riemech: Owen Butler poursuit de sa présence anachronique un créateur aux abois et près de sombrer dans la folie. Après plusieurs tentatives de fuite, Timon accepte enfin de rencontrer Butler et d'entendre l'impossible contamination du réel par la fiction.

Jouant de la multiplicité des typographies en fonction des documents consultés par Johan, doublant chaque nom propre d'une signification anagrammatique, Jérôme Lafargue s'amuse à revivifier le sujet portant rebattu de la fragile frontière entre réalité et fiction. Malgré une certaine naïveté dans le développement et une utilisation sans doute abusive du symbolisme, il parvient à insuffler une curiosité nouvelle pour cette chimère. Surtout il fait montre d'une inventivité passionnante dans l'écriture de ses biographies imaginaires, qui font penser au merveilleux travail de Marcel Schwob. Presque autant que pour la ville de Riemech, on se prend à regretter leur inexistence concrète. Et n'est-ce pas le plus beau pouvoir de la littérature que de faire naître, par le simple agencement des mots, une telle aspiration à l'ailleurs? Il faut être lecteur pour en goûter le vertige.

L'Ami Butler de Jérôme LAFARGUE, éd. Quidam, coll. Made in Europe, 2007